Par Gwenaëlle de Kerret, 17/11/2009
Il n'y a pas si longtemps, les couloirs de métro parisiens étaient le lieu d'une drôle de guerre : d'un côté, la régie publicitaire de la RATP, et ses affiches parfois sulfureuses. De l'autre, un mouvement multiple et anonyme, qu'on avait fini par dénommer les "Antipubs". Mais au fur et à mesure des mois et des années, cette drôle de guerre semble s'éteindre doucement. A croire, même, que le discours antipub ait été "avalé" par la publicité elle-même. Que s'est-il passé ? Décryptage...
Thème d'expertise : Études marketing .
Souvenez-vous... Chaque lundi, c'était pareil : de nouvelles publicités sur les quais du métro, et dans les heures qui suivaient, des barbouillages les envahissaient déjà. Parfois même, aux heures creuses de la journée, de véritables gangs sévissaient : depuis son siège, le voyageur voyait monter précipitamment dans le train un groupe de jeunes et de moins jeunes, pour certains masqués, armés de bombes de couleurs. En quelques dizaines de secondes, ils avaient défloré l'ensemble des 4 par 3 de la station avec des inscriptions et tags divers. Puis, d'un seul mouvement, tous s'engouffraient dans les portes hurlantes du métro et disparaissaient parmi les autres voyageurs, pour ne pas être rattrapés par les agents de sécurité de la RATP.
Sur les quais, leur passage laissait alors des marques : toutes les connotations sexuelles ou commerciales des affiches étaient démasquées à grands coups de caviardage, de contre-slogans ou de détournements humoristiques du message publicitaire. Ces interventions donnaient du fil à retordre à la Régie publicitaire de la RATP, et à ces agents.
Ce mouvement, qui donnait au métro des airs de champ de bataille, et à nos trajets un certain piquant, semble aujourd'hui presque éteint. Les interventions massives par station se font rares, et le ton a changé : la petite musique idéologique, voire politique du mouvement, mais aussi l'humour et la qualité poétique des détournements de sens, s'entendent beaucoup moins dans les inscriptions...
Un mouvement banalisé
Le virage fatidique dans l'histoire des Antipubs semble s'être fait en deux temps. Acte un, la banalisation du phénomène antipub. Après avoir agacé, puis dérangé, le mouvement antipub a été interprété par certains comme une réponse interdite mais compréhensible au monopole d'expression du discours commercial, dans l'espace public du métro : si les marques s'autorisent à s'adresser aux voyageurs dans cet espace commun, pourquoi ceux-ci n'auraient-ils pas le droit de répondre ?
Sémiotiquement, l'espace d'expression que constituent les panneaux d'affichage présente d'ailleurs une virtualité d'échange et de dialogue : non pas un espace qui, inaccessible et protégé par une vitre comme la plupart des mobiliers urbains, semble sacré, et consacré aux marques ; bien au contraire, un tableau mural, accessible au toucher de chacun, et dont le papier semble appeler à l'intervention individuelle et spontanée. Plus proche du tableau noir familial que de la galerie de musée, en somme. La RATP n'a-t-elle pas elle-même, lors de travaux dans certaines stations, invité les voyageurs à s'exprimer sur des panneaux blancs remplaçant provisoirement les publicités ?
Lorsque la Pub rattrape l’Antipub
Acte deux dans l'affaiblissement du mouvement antipub : l'assimilation de son essence contestataire... par la publicité elle-même. Parmi les principaux acteurs de cette revanche contre les renégats de la pub, Leclerc. En 2004, l'enseigne lance ainsi une campagne d'affichage qui reprend le langage des Antipubs (« Non à la vie trop chère ! »), mais aussi son graphisme, son style spontané et immédiat. L'enseigne abandonne même provisoirement son logo, au profit d'une signature sur le mode du tampon révolutionnaire apposé en urgence en bas de l'affiche. L'effet est saisissant : une publicité commerciale mettant en scène un produit de consommation courante avec son prix, qui semble « taguée » par des militants partisans de la marque. Tellement convaincant visuellement, que l'on ne peut s'empêcher d'inspecter de près, voire d'effleurer le papier pour voir si les barbouillages font, ou non, partie de l'affiche d'origine.
Un véritable coup de génie et un sacré culot de la part de Leclerc, chantre de la culture de consommation, ces imitations d'Antipubs : sans crainte de passer pour des opportunistes, ils récupéraient le caractère populaire du mouvement, et l'assimilaient aux valeurs de la marque. De quoi s'ancrer dans « l'esprit du temps », et faire montre d'une ironie propre à établir une connivence avec les voyageurs (« jouons ensemble avec les codes des Antipubs ! »). Dans le même temps, ces affiches rompaient avec l'un des principes fondateurs de la publicité : avec leur aspect brouillon et leurs ratures volontaires, c'en était fini de l'esthétique et de l'harmonie, moteurs habituels de la séduction publicitaire.
Un mouvement rendu inaudible et vain
C'est sans doute ainsi qu'a été absorbé, et même « digéré », le mouvement antipub : le langage contestataire, « dysphorique » des barbouillages a été assimilé adroitement par le langage de la publicité – proprement « euphorique » et persuasif, lui. Ce faisant (et sans doute involontairement ?), ces publicités ont désactivé la force du mouvement, dont tout le caractère « audible » reposait précisément sur la dissonance et le détournement. Lui ayant volé sa posture discursive originale, elles ont rendu atone le mouvement antipub.
Une méthode bien plus efficace que les courses poursuites des agents de la RATP dans les couloirs du métro...
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Commentaires des lecteurs (3)
Réponse de Yonnel le 22/02/2010
Les vrais désaccords sont rares...
Merci beaucoup pour votre réponse très claire et très complète, les malentendus sont levés !
Je voudrais m'assurer qu'il en soit de même pour ma position : elle n'est pas d'attaquer tout ce qui pourrait ressembler à une valorisation de la publicité. Elle est de tenter de porter un regard aussi lucide que possible sur la perception de nos métiers. Et les retours que je peux en avoir ne me semblaient pas accréditer la thèse d'un affaiblissement définitif des anti-pubs. D'ailleurs, des opérations de tags et de remplacement d'affiches ont encore été menées ces dernières semaines.
Nous avons entre les mains des outils efficaces. Le manque de subtilité avec lequel ils sont souvent utilisés (prolifération des supports et messages de mauvaise qualité) ne peut qu'aboutir à l'effet opposé à celui recherché. Ne pas regarder en face la lente dégradation de la situation ne la rendra pas meilleure. En prêtant une oreille attentive aux mouvements anti-pubs, et en prenant en compte leurs critiques, qui ne sont souvent pas si extrêmes que cela, nous devrions être en mesure de retrouver l'efficacité perdue !
Bref, vive la lucidité, le débat, le bon compromis, la finesse !
Le 11/02/2010 Gwenaëlle de Kerret à écrit :
rhétorique n'est point syllogisme
Cher Yonnel,
Vous avez raison de vous insurger contre l'idée d'une mise à mort de la contestation antipub par la publicité. Là n'était pas mon propos, et je suis confuse si c'est le sens qui ressort de cet article !
D'un point de vue sémiotique et "rhétorique", il est vrai que l'idée d'une récupération, et même d'une vampirisation de la posture antipub par les publicitaire semble assez pertinente. C'est l'histoire de l'arroseur arrosé, et de l'arrosé arroseur, en quelque sorte :
1°) En s'inscrivant au sein des affiches publicitaires, le mouvement antipub est parvenu à détourner et à pirater le langage publicitaire. Son caractère euphorique et assertif s'est soudain trouvé parasité et même retourné contre lui-même. Pendant bien des mois (voire des années?), la publicité a subi cet assaut d'ironie sans savoir comment réagir - d'où sans doute les nombreux procès qu'ont essuyés les mouvements antipubs : le premier degré de la chasse du puissant Shérif de Nottingham contre l'indigent Robin des Bois, en quelque sorte.
2°) Puis un jour, à travers des campagnes comme celles de Leclerc, le caractère dysphorique du discours antipub a trouvé un écho chez les publicitaires eux-mêmes (ce que vous appelez la disruption)... C'est la naissance de l'auto-dérision dans la rhétorique publicitaire, après des décennies de réclame premier degré. Il était temps ! Et personnellement, je ne suis pas sûre que la campagne de Leclerc soit un cas isolé. Il me semble même que l'ironie (même si elle reste légère et "consensuelle") devient un véritable code dans le langage antipub actuel. Pensez aux spots TV pour Free (un imbécile heureux qui "a tout compris !"), ou encore à la baseline de Planet Saturn ("Plus malin, plus radin"). Le consommateur (et destinataire de la pub), et/ou le produit prôné par la pub, ne sont plus mis en scène de manière idéalisé. Au contraire, ils deviennent un objet de dérision (qui paradoxalement, permettent une connivence nouvelle entre la marque et le consommateur)
Mais au-delà de ce point de vue sémiotique, il est bien sûr évident que le propos sous-jacent au mouvement antipub, l'"idéologie" à laquelle vous faites référence, est restée intacte. La contestation est toujours en vie, et heureusement ! Dans les études qualitatives, nous l'entendons tous les jours chez les consommateurs que nous interrogeons, en groupe ou de manière individuelle : quel que soit le sujet ou la marque explorée, les cibles mettent toujours un point d'honneur à manifester leur lucidité par rapport au marketing à la publicité. Et au delà du déclaratif, leur sens critique et leur capacité de décryptage des messages semble de plus en plus affuté.
Cependant, cette contestation a certainement changé. Les modalités du discours des consommateurs sur les publicités qui les environnent au quotidien en témoignent. Après la condamnation de principe, frontale, l'heure est à la prise de distance, et à la surveillance critique. On ne s'insurge plus contre la pub, on la regarde d'un oeil à la fois désabusé, critique (les ressorts de la conviction sont bien décryptés par les consommateurs !)... mais aussi amusé, voire bienveillant. La publicité constitue désormais une réalité structurelle du paysage urbain. Le public l'a adopté comme telle, et même l'apprécie pour sa capacité à renouveler sans cesse l'environnement visuel. La critique joue aujourd'hui plus sur le contenu, les limites du discours, que sur son existence elle-même.
J'espère que cette réponse permettra de préciser le sens de mon propos, et de répondre au moins en partie à votre réaction.
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Réponse de Gwenaëlle de Kerret le 11/02/2010
rhétorique n'est point syllogisme
Cher Yonnel,
Vous avez raison de vous insurger contre l'idée d'une mise à mort de la contestation antipub par la publicité. Là n'était pas mon propos, et je suis confuse si c'est le sens qui ressort de cet article !
D'un point de vue sémiotique et "rhétorique", il est vrai que l'idée d'une récupération, et même d'une vampirisation de la posture antipub par les publicitaire semble assez pertinente. C'est l'histoire de l'arroseur arrosé, et de l'arrosé arroseur, en quelque sorte :
1°) En s'inscrivant au sein des affiches publicitaires, le mouvement antipub est parvenu à détourner et à pirater le langage publicitaire. Son caractère euphorique et assertif s'est soudain trouvé parasité et même retourné contre lui-même. Pendant bien des mois (voire des années?), la publicité a subi cet assaut d'ironie sans savoir comment réagir - d'où sans doute les nombreux procès qu'ont essuyés les mouvements antipubs : le premier degré de la chasse du puissant Shérif de Nottingham contre l'indigent Robin des Bois, en quelque sorte.
2°) Puis un jour, à travers des campagnes comme celles de Leclerc, le caractère dysphorique du discours antipub a trouvé un écho chez les publicitaires eux-mêmes (ce que vous appelez la disruption)... C'est la naissance de l'auto-dérision dans la rhétorique publicitaire, après des décennies de réclame premier degré. Il était temps ! Et personnellement, je ne suis pas sûre que la campagne de Leclerc soit un cas isolé. Il me semble même que l'ironie (même si elle reste légère et "consensuelle") devient un véritable code dans le langage antipub actuel. Pensez aux spots TV pour Free (un imbécile heureux qui "a tout compris !"), ou encore à la baseline de Planet Saturn ("Plus malin, plus radin"). Le consommateur (et destinataire de la pub), et/ou le produit prôné par la pub, ne sont plus mis en scène de manière idéalisé. Au contraire, ils deviennent un objet de dérision (qui paradoxalement, permettent une connivence nouvelle entre la marque et le consommateur)
Mais au-delà de ce point de vue sémiotique, il est bien sûr évident que le propos sous-jacent au mouvement antipub, l'"idéologie" à laquelle vous faites référence, est restée intacte. La contestation est toujours en vie, et heureusement ! Dans les études qualitatives, nous l'entendons tous les jours chez les consommateurs que nous interrogeons, en groupe ou de manière individuelle : quel que soit le sujet ou la marque explorée, les cibles mettent toujours un point d'honneur à manifester leur lucidité par rapport au marketing à la publicité. Et au delà du déclaratif, leur sens critique et leur capacité de décryptage des messages semble de plus en plus affuté.
Cependant, cette contestation a certainement changé. Les modalités du discours des consommateurs sur les publicités qui les environnent au quotidien en témoignent. Après la condamnation de principe, frontale, l'heure est à la prise de distance, et à la surveillance critique. On ne s'insurge plus contre la pub, on la regarde d'un oeil à la fois désabusé, critique (les ressorts de la conviction sont bien décryptés par les consommateurs !)... mais aussi amusé, voire bienveillant. La publicité constitue désormais une réalité structurelle du paysage urbain. Le public l'a adopté comme telle, et même l'apprécie pour sa capacité à renouveler sans cesse l'environnement visuel. La critique joue aujourd'hui plus sur le contenu, les limites du discours, que sur son existence elle-même.
J'espère que cette réponse permettra de préciser le sens de mon propos, et de répondre au moins en partie à votre réaction.
Le 17/12/2009 Yonnel à écrit :
Erreur de déduction, mon cher Watson...
Ainsi, ce serait sur le plan idéologique que la pub aurait triomphé de l'antipub. L'absence de graffitis sur les affiches du métro serait une preuve de l'impossibilité de lutter contre la pub, forme supérieure d'expression. J'entends même là un petit cri de satisfaction.
Excusez ma familiarité, chère experte, mais je trouve que vous poussez "mémé dans les orties". Voire que vous êtes complètement à côté de la plaque. D'abord parce que les antipubs ne sont pas morts. Entre autres, ils ont monté un journal (La Décroissance), que vous feriez bien de lire, parce qu'il est toujours bon de remettre en question nos certitudes.
Ensuite, vos déductions sont tout sauf logiques, parce que les faits sur lesquels vous vous appuyez sont faux. Tout le monde se souvient des pubs Leclerc, mais elles sont restées des exemples isolés. Quand on fait un tour dans le métro, aujourd'hui, toutes les pubs pourraient être sujettes à des tags poétiques et impertinents. Toutes, sans exception. Les pubs destinées à l'affichage n'ont pas changé depuis des dizaines d'années. La "disruption" si populaire dans nos métiers (eh oui, je fais partie de la profession) ne porte que sur la surface, elle a toujours existé, et ne sert qu'à prolonger un système publicitaire et un système de société consumériste, qui semble chaque jour un peu plus décalé.
Je crois donc que votre enthousiasme est prématuré. La pub, euphorique et persuasive ? Regardez la "tronche" des gens dans le métro, ils racontent une autre histoire. Plus généralement, l'acceptation de la pub de masse par la population est de plus en plus difficile (pas mal d'études récentes le montrent). Alors, comment expliquer l'absence de tags antipub ? À Paris, ils étaient le fait de quelques militants isolés. Et le militantisme isolé n'a qu'un temps. Les gens se rencontrent autour de valeurs, puis agissent, puis se lassent et finissent par passer à autre chose. Mais en aucun cas la pub n'a triomphé idéologiquement. Il ne faut pas que nous nous abstenions d'un examen de conscience qui pourrait être salutaire...
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Yonnel - 17/12/2009
Erreur de déduction, mon cher Watson...
Ainsi, ce serait sur le plan idéologique que la pub aurait triomphé de l'antipub. L'absence de graffitis sur les affiches du métro serait une preuve de l'impossibilité de lutter contre la pub, forme supérieure d'expression. J'entends même là un petit cri de satisfaction.
Excusez ma familiarité, chère experte, mais je trouve que vous poussez "mémé dans les orties". Voire que vous êtes complètement à côté de la plaque. D'abord parce que les antipubs ne sont pas morts. Entre autres, ils ont monté un journal (La Décroissance), que vous feriez bien de lire, parce qu'il est toujours bon de remettre en question nos certitudes.
Ensuite, vos déductions sont tout sauf logiques, parce que les faits sur lesquels vous vous appuyez sont faux. Tout le monde se souvient des pubs Leclerc, mais elles sont restées des exemples isolés. Quand on fait un tour dans le métro, aujourd'hui, toutes les pubs pourraient être sujettes à des tags poétiques et impertinents. Toutes, sans exception. Les pubs destinées à l'affichage n'ont pas changé depuis des dizaines d'années. La "disruption" si populaire dans nos métiers (eh oui, je fais partie de la profession) ne porte que sur la surface, elle a toujours existé, et ne sert qu'à prolonger un système publicitaire et un système de société consumériste, qui semble chaque jour un peu plus décalé.
Je crois donc que votre enthousiasme est prématuré. La pub, euphorique et persuasive ? Regardez la "tronche" des gens dans le métro, ils racontent une autre histoire. Plus généralement, l'acceptation de la pub de masse par la population est de plus en plus difficile (pas mal d'études récentes le montrent). Alors, comment expliquer l'absence de tags antipub ? À Paris, ils étaient le fait de quelques militants isolés. Et le militantisme isolé n'a qu'un temps. Les gens se rencontrent autour de valeurs, puis agissent, puis se lassent et finissent par passer à autre chose. Mais en aucun cas la pub n'a triomphé idéologiquement. Il ne faut pas que nous nous abstenions d'un examen de conscience qui pourrait être salutaire...
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