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Spleen et scissions sur la planète jeune

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La pensée unique a du plomb dans l'aile. Les jeunes s'affirment comme une population de plus en plus balkanisée. Le couplet de la mondialisation n'augure pas forcément pour eux des lendemains qui chantent. Pour s'adresser aux jeunes et concevoir des produits qui les concernent, des spécialistes battent en brèche quelques idées reçues.

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Ne sachant plus à quel saint se vouer, la société accumule les visions saint-sulpiciennes des jeunes, agitant simultanément l'encensoir et l'épouvantail. Voici venir, dans un monde sénescent et déliquescent, les "adultolescents", une nouvelle cible. En proie à son propre culte du "jeunisme" et sa tentation d'immortalité, ce monde se préoccupe moins de ses jeunes que de s'autocongratuler tout en battant sa coulpe à intervalles réguliers. Les spécialistes de tout poil rivalisent d'imagination. Il y eut la "Bof génération", la "génération Mitterrand", la "génération X" et, maintenant, voici-voilà la "génération Y... Dans la confusion, tout est bon pour étiqueter et nommer ce que l'on ignore. Comme l'affirme Jean-Yves Le Bigot, directeur de l'Institut de l'enfant, « avant de parler de marketing générationnel, encore faudrait-il savoir ce qu'ont vécu et ce que vivent les différentes générations ». Si l'on accepte que la jeunesse a toujours été une construction sociale et culturelle, c'est donc peut-être la mémoire historique qu'il conviendrait de réactive...

Vivre dans le présent permanent


« La destruction du passé, ou plutôt des mécanismes qui rattachent les contemporains aux générations antérieures, est l'un des phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin du XXe siècle. De nos jours, la plupart des jeunes grandissent dans une sorte de présent permanent, sans aucun lien organique avec le passé public des temps dans lesquels ils vivent », écrit l'historien Eric Hobsbawn dans L'âge des extrêmes, Histoire du court XXe siècle. Il y trace les grandes lignes qui ont caractérisé la jeunesse de ce siècle. « La nouveauté de la culture juvénile est triple. (...) Au siècle passé, la "jeunesse" n'était plus considérée comme une étape préparatoire à l'âge adulte. En un sens, elle était le stade final de l'épanouissement de l'homme. (...). La deuxième nouveauté de la "culture jeune" découle de la première : elle était ou devint dominante dans les "économies de marché développées". Il y avait à cela diverses raisons : elle représentait une masse concentrée de pouvoir d'achat et chaque nouvelle génération d'adultes avait été socialisée dans le cadre d'une culture juvénile consciente de son identité et portant les marques de cette expérience. La troisième particularité de la nouvelle culture jeune des sociétés urbaines fut son internationalisme étonnant. (...) La culture jeune devint la matrice de la révolution culturelle au sens plus large de révolutions des us et coutumes, des manières d'occuper ses loisirs et des arts commerciaux, qui formaient de plus en plus l'atmosphère que respiraient les hommes et les femmes des villes. »

Mais qu'est-ce qu'ils veulent, les jeunes ?


Si l'on admet l'adage selon lequel "le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt", on peut considérer, et à l'instar des "globalistes", que les 16-25 ans constituent bien une population homogène. Il suffit de se limiter à leurs références "culturelles" dominantes en matière de cinéma, de sport, de show-biz et d'humour. Mais ces références n'en occultent que mieux les faillites sociales qui les différencient : violence, illettrisme, faillite du système enseignant, écarts croissants entre les niveaux de ressources, d'encadrement des parents et d'accès à l'information. Mais que veulent-ils donc ?, s'interrogent institutions et spécialistes. Une enquête Ifop/ministère de la Jeunesse et des Sports tente de faire le point. Ceux-ci reprochent ainsi le manque de considération et l'indifférence de la société à leur égard. Ils prévoient une intégration difficile dans le monde du travail. Le chômage qu'ils ont intégré comme un mal inévitable demeure leur principale préoccupation. Ils se plaignent de la précarité des emplois, de la faiblesse des rémunérations, de la dévalorisation des diplômes dans toutes les filières. Pour eux, l'univers professionnel est celui de la contrainte et de l'absence de plaisir. Ils sont conscients des cloisonnements : argent, emploi, temps, accès à la culture et aux soins. Les jeunes de 16-25 ans déplorent unanimement le règne de l'égoïsme et de l'indifférence. Ils ne parlent pas d'inégalités mais d'injustices. L'égalité ne constitue plus un idéal. Ils ressentent un fort sentiment d'insécurité et dénoncent le manque de respect dont ils sont victimes.

Les golden boys des bas-fonds


Ces divulgations énoncées sur un ton lénifiant n'ont-elles d'autre vocation qu'étoffer l'important dictionnaire de la "sociologie ministérielle" comme on le dirait d'un dictionnaire des Idées Reçues ? Pour sa part, Jean-Yves Le Bigot déclare : « On se contente de données statistiques où l'on découpe des tranches homogènes dans des réalités sociologiques fluctuantes et complexes. Schématiquement, la France est coupée en trois : une minorité de jeunes qui ont tous les culots. Ils peuvent démissionner sur un coup de tête. Ce sont des super privilégiés, bien organisés à l'intérieur de leur génération plutôt qu'avec celle de leurs parents. Vient ensuite la grande majorité, ceux qui finiront par monnayer leurs diplômes en utilisant peu ou prou le réseau de papa et maman. Et enfin, et c'est là que se trouvent la plupart des exclus, une population schizophrène aux origines diversifiées qui vit dans la séparation entre groupes d'appartenance et groupes de références. Les groupes de référence restent les mêmes dans la société alors que les groupes d'appartenance empruntent aux mêmes idoles de la culture dite "jeune" .» Un propos que ne démentirait pas Jean-Claude Michéa dans son décapant ouvrage L'enseignement de l'ignorance où il tire à boulets rouges sur les idées reçues : « S'il s'agit de l'intégration au capitalisme, il est évident que la Caillera* est infiniment mieux intégrée à celui-ci que les populations, indigènes et immigrées, dont elle assure le contrôle et l'exploitation à l'intérieur de ces quartiers expérimentaux que l'Etat lui a laissés en gérance. En assignant à toute activité humaine un objectif unique (la thune), un modèle unique (la transaction violente ou bisness) et un modèle anthropologique unique (être un vrai chacal), la Caillera se contente, en effet, de recycler à l'usage des périphéries du système, la pratique et l'imaginaire qui en définissaient le Centre et le Sommet. » Nous sommes sans doute trompés par la vision linéaire et l'image "idéologiquement correcte" de la jeunesse que la plupart des sociologues, médias, institutions, partis politiques et églises s'ingénie à lisser inlassablement. Les jeunes chômeurs et les précaires acceptent de moins en moins l'image que la société donne d'eux. Une forte proportion des moins de 30 ans commence à contester l'emploi comme seule source de dignité, d'identité et de vie sociale. C'est la thèse que défend le sociologue Sébastien Schehr dans son ouvrage La vie quotidienne des jeunes chômeurs.

Humanisme côté filles, opportunisme côté garçons


Un point de vue à ne pas négliger, mais si l'on en croit certaines observations d'une étude de la Sofres, la réalité que les jeunes affrontent est surtout celle de clivages sociaux de plus en plus marqués. Et qui plus est, garçons et filles ne partagent pas les mêmes attentes et les mêmes valeurs. Les filles sont tout à la fois plus humanistes et plus réalistes. Elles considèrent ainsi que le plus important dans la vie est d'avoir des relations. Et que ce qui différencie le plus les jeunes entre eux est le lieu où ils habitent. Les garçons, quant à eux, continuent de croire aux vertus du "chacun pour soi", de l'opportunisme et de l'agressivité. Et, même si la schizophrénie sociale, l'hystérie des marchés et la tentation totalitaire du profit maximum battent leur plein, il se pourrait bien qu'un jour, la mondialisation et le cerveau planétaire suscitent l'hilarité. Aujourd'hui, 50 % de la population mondiale n'a pas l'électricité et 70 % le téléphone. Il serait occurrent de réfléchir et de travailler avec précaution sur ce que pourraient être des produits éthiques à l'usage des jeunes générations. Sans se satisfaire de la définition qu'en donne Lewis Lapham, rédacteur en chef de Harper's Magazine, à la lumière des réunions du Forum de l'économie mondiale, de Davos auxquelles il a assisté : « Ethique : articles d'artisanat indigène. Les plus beaux sont en pierre de savon, en ivoire ou en bois de santal ». * verlan de racaille, nom que se donnent les bandes violentes des cités.

L'ignorance nouvelle formule



Entretien avec Thomas De Coninck, auteur de La nouvelle ignorance, aux PUF.



Qu'est-ce qui vous a incité à écrire cet ouvrage ?


Ma motivation a été le suicide des jeunes. Au Canada, nous sommes malheureusement détenteurs d'un des taux de suicide les plus élevés au monde. L'explication économique ne suffit pas. J'ai voulu expliquer comment ce vide culturel actuel, sans valeurs et sans idéaux, épuise le goût de la vie. Aux statistiques d'autodestruction des jeunes s'ajoute le taux sans précédent d'abandon scolaire. Il est d'environ 50 % dans les écoles publiques américaines.

Quelle est l'attitude de vos étudiants ?


On sait que la culture forme le jugement. Mais ils se retrouvent confrontés à un amas, un grouillement d'informations toutes mises au même niveau. Ils reconnaissent en souffrir.

Pensez-vous, qu'en terme de marché, puissent apparaître des produits structurants culturellement et affectivement ?


Je dirais surtout qu'il faut cesser de se mettre à la merci des experts techniciens et des solutions toutes faites. Dans l'un de ses rapports, la "Commission on Graduate Education in Economics", constituée de douze éminents économistes américains, craignait qu'on ne soit en train de former une génération "d'idiots savants", habiles en technique mais ignorant les problèmes économiques réels. Ils sont hostiles à l'égard de la culture et de la pensée. Méfions-nous de ceux qui se prononcent sur tous les sujets d'autant plus que leur savoir est spécialisé. Mais je vois beaucoup d'espoir. Le développement de la recherche fondamentale, des sciences, éveille aux questions ultimes et essentielles sur le sens de l'existence. L'avenir dépend des gens qui dirigent toute la société et de leur vision de leur culture. S'ils ne visent qu'à former des moutons de Panurge, nous irons vers le désastre. Sans l'exercice du rôle critique de la parole, de l'éducation, des instruments de pensée, la société tout entière sera en proie à la violence, à la détresse et à la dépression.

Repères bibliographiques


L'âge des extrêmes, Histoire du court XXe siècle, Eric J. Hobsawn. Editions Complexe et Le Monde Diplomatique. La vie quotidienne des jeunes chômeurs, Sébastien Schehr. PUF.L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Jean-Claude Michéa. Editions Micro-Climats.La nouvelle ignorance et le problème de la culture, Thomas de Coninck. PUF. La montagne des vanités, les secrets de Davos, Lewis Lapham. Editions Maisonneuve et Larose. La cité du chômage, François de Bernard. Editions Verticales. L'industrie de la consolation. Editions Verticales. Histoire des jeunes en Occident, Giovanni Levi et Jean-Claude Schmitt. Editions du Seuil, 1996. Sociologie de la jeunesse : l'entrée dans la vie, Olivier Galland. Editions Armand Colin, 1991. 20-30 ans, de jeunes adultes à découvert, Luc Pareydt. Editions Desclée de Brower, 1994.

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