Marketing Magazine N°45 - 01/12/1999 - PROPOS RECUEILLIS PAR VÉRONIQUE DUPUY
Acheter de tout, partout, tout le temps. La publicité crée des besoins, des sentiments de manque et de frustration. Que celui qui n'a jamais cédé à l'envie d'acheter par tristesse, ennui, quelque objet inutile pour remédier à son insatisfaction lance le premier packaging ? Ces "achats pour l'achat" entraînent souvent regrets et culpabilité. Ils relèvent plus de la consolation que de la consommation. Mais devient-on pour autant un acheteur compulsif dont l'état requiert des soins ?
Michel Lejoyeux : C'est une dépendance à un comportement qui
entretient des liens avec une maladie sociale mais ne s'y réduit pas. Il ne
s'agit pas de se livrer à ces achats incontrôlés, dits “normaux” suscités par
la publicité. Il ne faut pas confondre non plus cet état avec des dépenses qui,
même inconsidérées, conservent des fins utilitaires compréhensibles comme la
séduction, le narcissisme, la recherche de plaisirs. L'emblème de ce syndrome
est sans conteste celui d'Emma Bovary dans le roman de Flaubert. Au contraire,
l'achat compulsif est à lui seul sa propre fin. On peut aussi penser aux
personnages de Bouvard et Pécuchet qui voudront tout apprendre et tout savoir
et n'acquerront jamais que l'apparence dérisoire et accumulative des
connaissances.
Non ! Ils ne sont guère influencés par les
animations commerciales. De la même façon qu'il est rare que les alcooliques
soient des œnologues. Ils ne sont pas piégés par les promotions et les achats
“coup de tête” qu'elles déclenchent. Leur attitude prend son origine dans un
sentiment de dévalorisation de soi. Pour aller mieux, il faut posséder sans
fin. Pour faire face aux difficultés, aux conflits, aux contraintes, aux
déceptions, ils se précipitent sur les achats comme d'autres sur la nourriture,
le jeu, la sexualité, l'alcool ou la drogue. Ce comportement est lié à une
longue lutte intérieure où les déterminants sociaux et la représentation intime
de la possession d'un objet sont perturbés. Leur comportement n'est lié ni à la
convoitise, ni aux désirs d'éblouir, de jouir des biens. Il ne cherchent pas
non plus à exorciser une peur par l'achat comme dans certains rituels sociaux.
Ils ne participent pas à la consommation collective d'une drogue sociale.
Non, car
les produits acquis ne sont ni assemblés, ni inventoriés. Ils ont été choisis
dans la précipitation. Leur charme s'évanouit aussitôt. Ils sont souvent
cachés, abandonnés, donnés ou jetés.
Le plaisir de la transaction, le flash de l'acquisition. Mais
ils n'investissent pas les objets qu'ils achètent. Leurs achats sont déviés de
toute fonction. Ils peuvent acheter des objets, aller les rendre et réacheter
dans la foulée. Dans plus de la moitié des cas, les objets ne sont même pas
sortis de leur emballage.
Quatre dimensions sont déterminantes : la
perception d'un besoin ou d'un manque précédant l'achat, la signification de la
situation d'achat elle-même, celle de la dépense et enfin celle de la
possession. Dans nos pays riches, consommer, c'est à la fois satisfaire un
besoin et se donner du plaisir. Tout produit de luxe, par exemple, contient un
aspect utilitaire. Le fait de séduire, d'établir une convivialité par le
commentaire lui confère une fonctionnalité relationnelle. De même façon,
derrière le produit le plus banal se cache un imaginaire. Les recherches menées
par le marketing, la publicité, l'économie en témoignent. Par contre, les
travaux strictement psychologiques ou psychopathologiques sont très rares.
Mes patients ne vivent pas dans le mouvement d'une transgression
socialement encouragée dans un immédiat. Je pense à une femme qui achetait
quantité de vêtements et les donnait aussitôt à des clochards. Il n'y a jamais
de bonheur dans la dépendance, mais dans le sentiment de l'excès. Comme le
disait Albert Memmi qui a travaillé sur la dépendance : « Nous avons besoin
d'ordre pour vivre et de désordre pour survivre. » Je dirais qu'il n'est pas
normal de ne jamais céder à un objet inutile. Il existe tout un jeu social de
l'achat déculpabilisé dans lequel il est agréable de s'inscrire...
Il
se sent hors de toute obligation comportementale. Il peut être une caricature
tragique de la société de consommation. Mais il se situe en dehors de notre
système de référence des objets. Il est atteint d'addiction. Il perd le
contrôle dans une action non festive et solitaire. Il est la victime d'une
force qui le pousse irrémédiablement quelles qu'en soient les conséquences.
Chez certains, il
traduit le refus de la situation sociale de fréquenter un magasin. Il évite
tout contact avec le vendeur. Ce peut être un choix de commodité permettant un
achat neutre et utilitaire. Pour d'autres, les sites Internet sont des lieux
magiques dans lesquels tous les désirs peuvent se réaliser. Ils donnent une
dimension planétaire aux tentations d'achat. * Michel Lejoyeux, psychiatre des
hôpitaux, est co-auteur avec Jean Adés, également psychiatre des hôpitaux de
l'ouvrage La Fièvre des achats, le syndrome des achats compulsifs. Editions
Synthélabo.
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