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Pour calmer ses vertiges technologiques

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La technique mérite d'être remise à sa place. Face aux illusions de surpuissance, à la confusion entre croyance et problème politique, aux désirs de télépathie, d'ubiquité et d'éternité, la sociologue Michèle Descolonges clarifie la situation dans son ouvrage "Vertiges technologiques"*.

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Qu'entendez-vous par "vertiges technologiques" ?


Le titre m'est venu en entendant "Vertige de l'amour" du chanteur Bashung. Quand je parle de vertige, cela implique qu'en matière de technique, les sentiments sont tout autant engagés que la raison et que l'on est submergé par quelque chose que l'on n'arrive pas à identifier : on ne tient plus droit. Les vertiges signalent que l'on est en proie à des sentiments contradictoires et ils révèlent l'existence d'un danger. Car celui qui les ressent ne parvient pas à savoir où il en est, ou à faire la synthèse de ses émotions. En parlant de "vertiges technologiques", je fais référence à une disjonction entre les souhaits de parvenir à une vie relationnelle meilleure, grâce à la technique, et la certitude profonde que ce n'est pas possible. Cela conduit inconsciemment à alterner entre des désirs de posséder des objets merveilleux, qui embellissent la vie, et des angoisses d'être "dévoré" par eux. C'est là tout le sujet de mon livre.

Pourquoi "Les enfants de Lénine et d'Internet" ? Quel lien établissez-vous entre l'idéal communiste et révolutionnaire et la Toile ?


De nombreux chercheurs ont montré que les nouvelles techniques sont, chacune en leur temps, associées à des idées politiques, à des courants de pensée, parce qu'elles offrent des possibilités inédites d'échanges entre les humains. Et ceci se rejoue quels que soient le système politique, la région du monde ou la période historique. Les deux exemples que j'ai plus particulièrement analysés en témoignent à leur tour, qu'il s'agisse de l'électrification de la Russie du début du XXe siècle ou des réseaux de télécommunications dans les pays occidentaux au tournant du XXIe siècle. Dans le premier cas, le communisme était au bout du chemin, dans le second, la démocratie est annoncée. Pour soutenir ces paroles messianiques, on trouve toujours l'association de politiques avec des industriels et des ingénieurs. Au-delà de ces démonstrations, déjà connues, j'ai voulu montrer "pourquoi" on croit ces paroles et ces discours, et pourquoi on les fait siennes. On y joue les relations que l'on entretient avec les autres, et donc on fait dire aux techniques ce que l'on rêve de vivre : être si proche, que l'on n'a plus besoin de se parler pour se retrouver comme l'autre, "dans" l'autre ; être si puissant, que l'on dirige les sentiments, que l'on peut les multiplier à l'infini sans dommages, que l'on peut oublier le passé, oublier la mort. On leur prête des capacités de tisser les liens, alors que l'on se sent trop faible ou trop petit pour y parvenir.

Pensez-vous que "l'enthousiasme technologique", dont vous parlez, soit une forme d'hystérie sociale ?


Heureusement qu'il y a de "l'enthousiasme", sans cela il n'y aurait ni invention ni innovation, dans aucun domaine ! On sait aussi que toute innovation s'accompagne d'effets de norme. Mais ils sont tout autant une façon de répondre à des besoins ou de résoudre des questions que du suivisme, de la peur de se distinguer, d'être ringard ou indigent. En associant les deux mots, "enthousiasme" et "technologie", je veux souligner l'existence d'une substitution : quand certains parlent de "démocratie des réseaux", ils promeuvent les réseaux techniques et ils oublient les conditions nécessaires aux fonctionnements démocratiques. Le discours de promotion de la technique s'est substitué à la parole politique. Ce sont ces mêmes impasses qui ont été vécues dans la Russie du début du XXe siècle, dans des conditions très différentes.

Le comportement des Otaku (1) risque-t-il de s'étendre au détriment des relations sociales ? Internet favorise-t-il l'oubli du corps ?


Chez les Otaku, il s'agit peut-être d'un désir d'être soi-même une machine. Ce désir éperdu provient d'un défaut d'humanisation dont les adultes sont responsables, parce qu'ils n'ont pas su ou pu trouver les mots les introduisant dans une vie relationnelle satisfaisante. En somme, ces jeunes se prennent pour une machine parce qu'elle a tant de valeur aux yeux de leur entourage, et qu'eux-mêmes voudraient bien qu'on leur en accorde. Ce n'est pas l'oubli du corps, c'est une autre manière d'en parler et de jouer avec les risques : on se met dans des états corporels, dus au manque de sommeil, à la fixation de l'écran, aux rythmes combinant téléphonie mobile et messages, proches des états donnés par les psychotropes.

Divinisons-nous la technologie ? Et comment faire passer les technologies de la superstition à leur juste rôle d'instrument domestique ?


On peut utiliser un vocabulaire religieux, et dire que l'on assiste à un phénomène d'adoration, parce que l'on prend le moyen, la technique, pour le but. C'est de l'animisme, car on prête une âme et des sentiments aux machines. Le caractère religieux accordé aux objets techniques est le symptôme d'un déficit politique. Si les citoyens participaient à la vie politique, ils n'auraient pas besoin d'attribuer de la puissance à des objets techniques. Ils comprendraient que la puissance dépend d'eux-mêmes, de la manière dont ils changent le monde. * Editions La Dispute. (1) Les Otaku ou "fils de l'empire du virtuel". Ce terme concerne quelques millions de jeunes Japonais. Ils se construisent un monde ultratechnologique et virtuel pour échapper au réel. Voir le livre d'Etienne Barral "Otaku". Editions J'ai Lu : Document.

Stirésius

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