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Nous n'avons pas assez peur de la panique !

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La panique fait partie intégrante de l'économie et de la dynamique des marchés. Jean-Pierre Dupuy, professeur de philosophie sociale et politique au Centre de Recherches en Epistémologie Appliquée de l'école Polytechnique, l'explique dans un ouvrage* consacré à ce sujet. Il rend aussi un hommage critique aux théoriciens du marketing qui ont compris, bien avant les économistes, le rôle des influences dans le marché.

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Quel était l'objet initial de votre réflexion sur la panique ?


Une première version de ce travail a été communiquée en 1991 au ministère de la Défense. L'armée voulait savoir s'il était possible de déclencher une panique collective contre des ennemis et comment. A sa demande, j'avais synthétisé ce qui était disponible sur la panique. Je m'étais ainsi aperçu qu'il existait peu de réflexion sur les paniques en situation de catastrophe ainsi que sur les paniques financières et boursières. Je tiens au passage à remercier Philippe Pignarre, le directeur des éditions "Les Empêcheurs de penser en rond" d'avoir accueilli ma pensée.

Comment avez-vous travaillé ?


J'ai croisé la théorie de la foule de Freud avec l'économie. Je me suis demandé pourquoi certains marchés avaient tendance à dégénérer en panique. Selon Freud, la foule porte du lien social et des sentiments autour d'un chef. Elle agit par contagion. Mais les économistes détestent cette idée de contagion. Ils estiment que les marchés sont décentrés. Les individus n'y ont pas besoin de chef. Pourtant, la panique est un lieu de passage entre la foule et le marché. Pour la foule, lorsque le chef disparaît, l'égoïsme et le narcissisme s'installent. Ce qui est le propre du marché.

Comment expliquez-vous que les événements du 11 septembre n'aient pas provoqué de panique ?


C'est que cette violence inattendue a été vécue comme provenant d'un dehors absolu. La panique issue de l'intérieur surprend d'autant plus ses victimes. Le mythe consiste à croire qu'elle vient de l'extérieur.

Quelle est la nature de cette panique qui lie la foule et le marché ?


Lorsqu'il y a décomposition de la foule, celle-ci se met à ressembler au marché. Il faut changer les théories opposées de la foule et du marché. Car ils "contiennent", aux deux sens du terme, c'est-à-dire, à la fois ils portent en eux et ils font barrage à la panique. Mais dans la théorie économique, l'idée d'influences mutuelles était taboue. Or, les marchés fonctionnent par la contagion des opinions.

Vous écrivez : "L'économie se dresse tout entière contre la foule, c'est le retour de la foule qu'elle se donne pour mission à tout prix d'empêcher". Que pensez-vous du marketing ?


Je dis bravo au marketing ! Il n'y a pas de marketing sans influence. Les théoriciens de ce domaine ont compris que le marché était un phénomène de foule et l'ont conceptualisé. Cette vérité d'évidence leur est apparue bien avant les économistes. Ils savent aussi que vouloir manipuler ces influences par des interventions extérieures comporte des risques d'effets boomerang. Et sans doute tant mieux. Car il serait dangereux de croire pouvoir en tirer des règles d'action pour manipuler les foules.

Comment expliquez-vous les phénomènes boursiers ?


Les modèles économiques se constituent par contagion et anticipations croisées, par des mécanismes d'imitation. La phase d'euphorie et d'expansion contient déjà en elle-même la panique qui lui succède. On ne peut pas anticiper ce moment de retournement. Mais je dirais que le marché fonctionne selon une phase d'euphorie qui fait gonfler la bulle suivie d'une phase de panique qui la fait éclater.

Néanmoins, il est toujours possible de ne pas suivre le mouvement, de penser autrement !


Certes, mais seule une minorité investit autrement. Car, si de nombreux individus devinaient avant la foule et mieux que la foule ce qu'elle va évaluer, la panique serait aussi au rendez-vous. Les marchés financiers font qu'il y a intérêt à aller dans le sens de la foule. Ils ne peuvent ignorer la vie des "ignorants" qui déterminent le prix du marché.

En se référant au vocabulaire de la pathologie, on pourrait dire qu'il s'agit d'un fonctionnement maniaco-dépressif de la société tout entière ?


Je suis prêt à faire cette analogie. Il est possible de rapprocher les mécanismes mentaux et les mécanismes sociaux. Le marché passe par une jouissance perverse de signes et de symboles. Avec l'idée de croissance mondiale, l'économie a produit l'abstraction du social. Nous vivons une course panique à la croissance. Mais une course ralentie, comme dans la dépression, lorsqu'un individu n'est plus capable de se penser vers l'avenir, d'être l'auteur de son désir et de son projet.

Vous êtes aussi l'auteur de "Pour un catastrophisme éclairé"**. Qu'entendez-vous par là ?


De grandes catastrophes de l'environnement se préparent avec l'épuisement des ressources énergétiques fossiles exploitables dans vingt-cinq ans, avec les effets dramatiques du réchauffement climatique, avec les activités prédatrices de pays aussi peuplés que l'Inde, la Chine... Malheureusement, nous n'arrivons pas à croire en ce que nous savons. Nous devrions en prendre conscience et avoir peur, une peur citoyenne qui nous donnerait les moyens d'agir pour prévenir ces catastrophes.

La peur serait donc bonne conseillère ?


Effectivement ! Notre de mode de vie est condamné. Faute d'avoir peur de cette évidence pour envisager des solutions, nous risquons de voir la panique saisir le monde. * Editions Les Empêcheurs de penser en rond. ** Editions du Seuil.

Stirésius

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