Marketing Magazine N°28 - 01/03/1998 - PROPOS SYNTHÉTISÉS PAR FRANÇOIS ROUFFIAC
Le monde de l'industrie pharmaceutique est en évolution permanente. Qu'en a-t-il été du marketing durant ces dix dernières années. Et quelles sont ses perspectives d'évolution ? Pour le savoir, Alain Collomb, ACS, a réuni pour Marketing Magazine une table ronde de managers de laboratoires de profils différents. Compte rendu. Où l'on voit que le marketing est encore fortement lié à la "communication".
Jean-Philippe Milon : Sur le fond, les choses
n'ont pas extrêmement changé. Il y a toujours des aides à la vente, toujours la
visite médicale... Même si de nouveaux moyens de communication comme Internet,
ou l'informatisation des médecins, peuvent amener à une relation différente...
Pascal Regen : Si les outils n'ont pas vraiment changé en dix ans, je suis
persuadé que dans les cinq ou dix ans à venir, en dehors de la visite médicale,
on va assister à des changements importants. Nous avons des médias qui sont
relativement coûteux et qui ne sont pas encore aussi ciblés qu'ils pourraient
l'être.
Eric Felber : Ce qui a changé,
c'est que l'on s'adresse de moins en moins à la même personne, au médecin. On
commence à penser à d'autres acteurs : pharmaciens, patients, personnel
soignant dans les hôpitaux, caisses d'assurance, autorités... Patrick Errard :
Personnellement, je trouve que les choses ont considérablement changé. C'est
plus proche de la révolution que de l'évolution. Pour deux raisons : en dix
ans, l'industrie pharmaceutique a perdu sa croissance à deux chiffres et nous a
amenés à une optimisation des coûts et une rationalisation des structures.
Ensuite, le coût de développement des produits est devenu phénoménal et l'on ne
peut plus mettre un produit sur le marché aujourd'hui sans avoir intégré le
marketing dans le développement même du produit. Ensuite, on a vu l'explosion
des études, de la réflexion, du quali, de l'interprétation et du suivi du
quanti... Et aussi l'apparition du lobbying en tant qu'outil marketing.
Bernard Barjot : Il y a plus de vingt ans, il y avait déjà du quali... Ce qui a
changé, au-delà d'IMS, Dorema..., ce sont les données, qui permettent de faire
des études beaucoup plus fines, de travailler sur la clientèle. Et, au niveau
de la communication avec les médecins, la DMOS. Jean-Philippe Milon : J'adhère
à l'idée d'une intervention plus importante du marketing dans les phases amont,
dans la R&D. Le marketing a la responsabilité de dire "non, ce produit n'a
aucune valeur ajoutée". Il y a aussi d'autres données nouvelles : les licences
se sont beaucoup développées, de même que les partenariats, les joint-ventures.
Quant au lobbying, je ne suis pas sûr que l'on intervienne plus qu'avant...
mais peut-être plus tôt. Patrick Errard : J'ai l'impression qu'il joue, par
exemple, sur les vitesses d'obtention des AMM, sur le prix, qui est devenu un
facteur de succès marketing... Jean-Philippe Milon : C'est vrai que le prix
est devenu un facteur important. Avant, il n'y avait pas d'études de
pharmaco-économie. Un autre domaine a évolué : la distribution, qui n'était pas
un facteur intégré dans le marketing pharmaceutique. Ce n'est que depuis
quelques années que l'on voit des grossistes, que l'on négocie avec des
centrales d'achat. Eric Felber : Une autre chose a changé. Nous faisons un peu
plus d'institutionnel qu'il y a quelques années. Avant, nous étions très
"produit" ; maintenant, on a tendance à mettre de plus en plus le laboratoire
en avant, à communiquer "laboratoire". En revanche, l'image de marque de
l'industrie, au sens large, est toujours aussi mauvaise. Il y a là énormément à
faire. Bernard Barjot : Un autre changement a été celui de l'encadrement de
l'écrit. Patrick Errard : Le marketing a évolué aussi en fonction des
décisions de déremboursement. Il faut distinguer trois types de produits : ceux
qui sont visiblement des innovations thérapeutiques, les produits de
prescription qui sont dans une concurrence terrible et les produits
consumérisés, qui posent un problème à l'Etat essentiellement parce qu'ils sont
remboursés et font un volume excessif pour une efficacité qui est, il faut bien
le reconnaître, parfois contestable. Le problème a été soulevé avec les
vitamines, il pourrait l'être avec d'autres classes. Certains laboratoires ont
aussi fait le choix de déremboursements volontaires pour définitivement
consumériser leurs produits. Pascal Regen : Il y a eu des évolutions au niveau
des acteurs, des méthodes de travail, de la marge de manoeuvre, des capacités
financières pour mener à bien le développement ou le marketing des produits...
En revanche, je ne suis pas persuadé qu'il y a eu encore vraiment de rupture.
Mais cette rupture finira par intervenir. Et probablement avec Internet au
niveau des moyens de communication.
Jean-Philippe Milon : C'est une autre
façon de communiquer, d'entretenir la relation en dehors de la visite médicale.
Mais il faut bien voir que la visite médicale représente encore de 70 à 80 %
des ressources qui sont allouées à un nouveau produit lors de son lancement.
Bernard Barjot : Lorsque l'on demande aux médecins "qu'est-ce que l'industrie
pharmaceutique pour vous ?", ils ne parlent que des visiteurs médicaux... Si un
jour, une loi supprime la visite médicale, notre métier sera complètement
changé. Mais, aujourd'hui, c'est le média qui marche le mieux, parce qu'il est
chaud. Les médecins aiment bien les visiteurs médicaux, mais ils ne nous voient
qu'à travers eux. Les nouveautés, la presse... tout cela est loin derrière.
Pascal Regen : Cela fait au moins vingt ans que l'on repose le problème de la
visite médicale. Va-t-elle survivre ? Fera-t-on toujours de la visite médicale
? Personnellement, c'est précisément là où je vois de grands bouleversements
intervenir parce que l'on ne changera pas la communication entre les êtres
humains. Ce n'est pas un problème de technologie, de métier. Je crois que, pour
faire passer un message, on ne remplacera jamais la communication entre deux
individus. Mais on peut certainement voir des changements importants en cernant
tout ce qui existe autour de la visite médicale au niveau des médias. Je ne
parle pas de l'équipement des délégués avec un micro, plus anecdotique qu'autre
chose... mais, par exemple, de la communication par le biais de réseaux.
Jean-Philippe Milon : C'est
certainement une des composantes qui intervient auprès du client pour se faire
une idée et différencier deux laboratoires entre eux. Je ne parle pas des
produits spécialisés mais des produits qui, comme les anti-hypertenseurs, sont
quasiment identiques aux yeux des médecins. C'est un facteur de différenciation
au moment du passage du visiteur. Bernard Barjot : Cela a toujours existé. Mais
l'image des laboratoires change parce que leur croissance change, le patient
change... Jean-Philippe Milon : L'environnement est de plus en plus restreint.
Et les produits sont de plus en plus des me too. Donc, on essaie de plus en
plus de se différencier en dehors des produits. Mais sur quels facteurs
pouvons-nous jouer ? La distribution ? Ce n'est pas un problème du médecin. Le
prix ? Jusqu'il y a peu, ce n'était pas non plus un facteur très important pour
lui. Donc, en termes de positionnement, d'USP, il ne nous reste que peu
d'éléments... Patrick Errard : Il reste l'humain.
Jean-Philippe Milon : C'est sûr. Il n'est pas très facile à
l'heure actuelle de trouver quelque chose d'excessivement novateur, qui
permette soit d'être accepté soit de se différencier. C'est vrai que l'on
travaille un peu plus sur les patients, mais on ne peut pas aller trop loin non
plus auprès d'eux... Pascal Regen : Il faut voir comment on peut arriver à
déboucher sur des ruptures. Comment peut-on opérer des changements sur les
moyens de communication dont on dispose ? Où peut-on trouver des ruptures
technologiques ? Il y a probablement des voies de recherche qui pourront
déboucher sur des produits qui ne seront peut-être pas destinés à soigner des
millions de gens, mais qui pourront répondre à des besoins de santé que l'on ne
sait pas satisfaire aujourd'hui. On peut y arriver si le marketing et la
recherche travaillent ensemble.
Jean-Philippe Milon : Là où le problème reste le même, c'est sur la course à
l'innovation. Pourquoi l'ensemble des grands groupes essayent-ils d'augmenter
leurs parts de marché ? Parce que derrière, les investissements en R&D
permettent d'être les premiers dans les courses à l'innovation. Eric Felber :
Il y a une prime au premier arrivé qui est très importante et qui le sera de
plus en plus. Quand on arrive deuxième ou troisième, c'est terminé.
Patrick Errard : Le contexte, la pression qui sont autour de
nous n'ont plus rien à voir. Ils ne vivaient pas avec la même anxiété que celle
qui peut peser aujourd'hui sur ceux qui occupent ces postes. Et le niveau de
technicité a décuplé. De plus, les décisions se font beaucoup plus en amont. Et
l'on ne peut plus faire des analyses purement marketing. Il faut faire des
analyses "marketingo-financières" et même humaines ; faire des choix
stratégiques qui ne sont même plus des choix marketing, mais des choix
d'entreprise. Jean-Philippe Milon : Les personnalités ont changé, les filières
ont changé. Le profil des managers était très "terrain". Et il y avait moins de
contraintes, moins de préoccupation du retour sur investissement. Eric Felber :
Ils faisaient plus d'opérationnel, étaient plus disponibles pour discuter.
Patrick Errard : Il ne faut peut-être pas dire que c'était plus facile, mais
certainement dans un courant qui était plus favorable. En fait, cela n'a pas
changé... ce n'est pas comparable. Ce sont deux époques différentes, deux
générations différentes.
Eric Felber : Ils ont sans doute plus de
responsabilités aujourd'hui. Jean-Philippe Milon : Mais moins de pouvoir de
délégation, moins le pouvoir aussi d'imprimer leur marque sur une campagne.
Patrick Errard : Dans l'industrie pharmaceutique, le chef de produit n'a pas
pris la dimension qu'il possède dans la grande consommation. C'est une
spécialité française que d'avoir voulu construire un middle management : chef
de gamme, chef de groupe... Jean-Philippe Milon : Il y a une dizaine d'années,
il existait plus de possibilités d'ouverture en termes de développement
personnel. Les chefs de produits restaient un an ou deux dans un labo, puis
changeaient... Désormais, ils sont plus stables. Aussi parce qu'il y a moins de
laboratoires... Et cette stabilité a deux implications : il faut les "nourrir"
et leur donner une vision à moyen terme, et faire en sorte qu'ils
"rechallengent" leur pensée. Bernard Barjot : Comme ils sont plus stables, ils
deviennent aussi, vis-à-vis de l'extérieur, des représentants des laboratoires.
De vrais interlocuteurs avec les leaders d'opinion, les associations...
Jean-Philippe Milon :
C'est vrai qu'il y a une masse d'informations ; mais elle peut conduire à la
sur-information et parfois à une désinformation. Et, côté vente, tous ces
outils n'ont pas révolutionné la façon de fonctionner des délégués. Pascal
Regen : Le problème, ce n'est pas la disponibilité des outils, mais leur
exploitation, au marketing, sur le terrain... Pour révolutionner, il faut
passer 5 % de son temps à décider que l'on va acheter tel outil, monter tel
système... et 95 %, des mois et des mois, à apprendre aux gens à s'en servir,
pour faire des suivis. Sinon, cela ne sert à rien. La sophistication des moyens
complexifie tout. Patrick Errard : Former les gens et les faire évoluer est
directement proportionnel à la masse de gens que l'on a à faire évoluer. Les
outils sont très disponibles, mais ils servent en priorité les structures
compactes, là où les gens s'adaptent le plus facilement à l'évolution de ces
outils. Ce que ne mesurent pas les mégafusions, c'est l'inertie terrible
qu'elles vont engendrer et l'énergie qu'il va falloir développer pour
évoluer.
Pascal Regen : C'est un investissement qui peut avoir un intérêt
si l'on s'en sert. Si 3 régions sur 15 s'en servent, ce n'est pas un
investissement. Bernard Barjot : Cela sert à éviter les grosses bêtises. On
couvre 50 000 médecins et on voit que l'on fait, par exemple, ses ventes avec
10 000. On réfléchit davantage sur la taille de son réseau, de son
investissement, sur qui faire des mailings... Pascal Regen : Il ne faut
peut-être pas aborder le sujet par les outils, qui ne sont jamais que des
moyens plus ou moins parfaits d'avoir une information. Mais se demander si l'on
est capable de trouver des systèmes pour concrétiser la connaissance de nos
clients. Le problème n'est pas de savoir d'où vient l'information, mais d'être
capable de l'avoir et de la garder. Faire en sorte qu'elle ne disparaisse pas
quand un délégué s'en va ou parce qu'il y a eu une réorganisation. Patrick
Errard : Les délégués sont à la fois les mieux placés pour connaître leurs
clients et les moins bien placés pour en faire l'analyse. Sur le plan de la
formation, il est extrêmement long et difficile de les éduquer à faire
abstraction de leur affectif, qui représente 90 % de leur métier de tous les
jours. On en revient donc à la nécessité d'avoir un miroir en dehors de la
visite médicale. Mais ce miroir est malheureusement imparfait avec les panels à
large échelle, parce que trop superficiel.
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RDV à Paris, le 12 juin 2012

19/04/2012 LANGUEDOC-ROUSSILLON
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