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La société sous influence

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Notre société semble être prise d'une fièvre de la notation tous azimuts. Médecins, professeurs, ministres, salariés... tous sont jugés et évalués. Les sondages d'opinion pullulent. PNB, PIB et autres indicateurs de croissance sont scrutés quotidiennement. Néanmoins, l'indigestion nous guette. Aussi, devant ce trop- plein de chiffres, ne serait-il pas souhaitable de freiner notre obsession et d'entrer dans une logique plus qualitative et porteuse de sens?

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@ ALTEC 5/Fotolia. Montage: Caroline Lormeau

Chaque jour, les médias nous assènent des chiffres, en veux-tu en voilà. Les cours de la Bourse sont minutieusement analysés, tout comme les chiffres du chômage, l'évolution du pouvoir d'achat, l'envolée du baril de pétrole, le box-office des films, les ventes de livres, les salaires des patrons et des célébrités... Tout se note, tout s'évalue. Des institutions aux individus, des produits industriels aux produits culturels. Des élèves aux enseignants, des collèges aux lycées, des hôpitaux aux médecins. Les ministres, eux non plus, n'échappent pas à ce virus. Pas de doute, notre société semble bel et bien être dominée par le culte du chiffre et de l'évaluation. En attestent également les Unes des journaux, vantant régulièrement, à grand renfort de sujets marronniers, des classements et palmarès en tout genre.

Internet n'a fait que renforcer le phénomène ces derniers mois, avec l'apparition de sites comme Note2be.com, offrant la possibilité aux élèves de noter leurs professeurs, ou encore de Note2bib.com permet tant de noter son médecin! Des sites qui, depuis, ont été interdits ou fermés. Car le sujet fait polémique. Noter des sociétés ou des institutions, passe encore - cela paraît même tout naturel! -, mais noter des personnes clairement identifiées suscite davantage de réactions. L'institut d'études Harris Interactive a ainsi démontré, dans une étude réalisée en mars dernier, que les Français sont partagés sur la question. 59% considèrent ce type de sites comme dangereux, étant donné qu'ils empiètent sur la liberté des individus. Et 55 % estiment que si l'on peut noter des sociétés, on ne peut en revanche noter des individus. Pourtant, 20 % avouent être intéressés par un site web leur permettant d'évaluer un professeur d'école ou d'université, et 37 % par les sites leur offrant la possibilité d'évaluer des médecins ou des professionnels de la santé. Caroline Bastide, directrice de clientèle chez Harris Interactive, souligne: «Nous nous sommes rendu compte que non seulement il y avait un intérêt, mais aussi une attente de la part des Français, par rapport à ces besoins-là.»

En effet, 43% remarquent que ces sites les aident à faire leur choix en leur apportant des informations plus complètes. Et pour 42% d'entre eux, ils leur permettent d'exprimer leur avis.

L'objectivité perdue

A l'ère de la télé réalité, la notation d'autrui fait donc fureur. A côté des jurys de professionnels, les téléspectateurs prennent plaisir à juger les participants d'émissions comme Star Academy ou Nouvelle Star. Sans aucun scrupule, ils scrutent leurs défauts, attendent la moindre erreur pour finalement les éliminer sans aucun état d'âme. Pourtant, derrière l'écran, se cachent bien des personnes réelles, avec leurs émotions et leurs sensibilités.

Le président du Collège de Philosophie, Pierre-Henri Tavoillot, directeur adjoint de l'Unité de formation et de recherche de philosophie et sociologie à la Sorbonne (Paris IV), observe: «Nous vivons dans une époque où l'on manque de repères. Jadis, les individus avaient une situation qui était en quelque sorte prédéterminée. L'évaluation consistait uniquement à savoir si l'on était à la place qui nous était fixée. A partir du moment où l'on n'a plus de place déterminée, tout devient incertain.» Il poursuit: «Dans les rapports humains, on ne sait plus comment se comporter les uns vis-à-vis des autres.» Les formules de politesse se perdent et cela témoigne, selon lui, d'une «opacification des rapports humains». Finalement, «on ne sait plus ce que valent les gens. Et la question de la valeur des individus, de leur performance et de leur efficacité devient un problème. Vivre dans une société individualiste permet évidemment beaucoup de liberté mais, en même temps, nous laisse beaucoup plus désemparé.» Face à cette incertitude, l'on recherche une objectivité perdue, à travers la science et le chiffre. Le philosophe conclut: «Nous essayons de réinventer un ordre objectif, mais avec des indices.» Les chiffres donnent en effet l'impression de retrouver une vérité indéniable, sur laquelle on peut s'appuyer. Pour Dominique Lévy, directrice du planning stratégique de TNS Sofres, cette manie de recourir constamment aux chiffres procède pourtant d'un manque de confiance: «Etant donné que l'on n'a plus confiance, que l'on se bat pour sa pomme et pas pour le collectif, nous sommes dans une déshumanisation ou, en tout cas, dans une société où l'individu pense qu'on lui ment, qu'on essaie de le flouer, et qu'il doit se débrouiller.» Par conséquent, ajoute-t-elle, «il cherche des repères, et ces repères sont les chiffres».

Reste que, petit à petit, le doute s'installe quant à la fiabilité de ces repères chiffrés. Le taux de chômage est contesté, y compris au sein même de l'Insee! Les sondages foisonnent et affichent régulièrement des résultats contradictoires. Et, finalement, cette multiplication de données serinées à longueur de journées tend à vider les chiffres de leur sens. «Le débat sur le pouvoir d'achat, par exemple, ou sur le chômage, est une première fissure dans cette société du chiffre», observe Dominique Lévy. Confrontés à la réalité, les chiffres ne résistent pas. «C'est l'illusion de la preuve, souligne-t-elle. On se pose assez peu de questions sur la manière dont le chiffre est obtenu. Derrière les hit-parades d'hôpitaux, on ne sait pas tellement, même s'il y a toujours une vague note méthodologique, ce qu'il y a derrière. Ce sont défausses logiques d'évidence où il existe des pondérations, des nuances qui relèvent de l'ordre du subjectif, mais qui sont cachées derrière l'apparence implacable du chiffre.»

La mathématisation des réalités

Rémy Oudghiri, directeur du département Tendances et Prospectives d'Ipsos Marketing, expose une opinion moins tranchée: «Ily a aujourd'hui une énorme confiance dans les chiffres et, dans le même temps, de la méfiance. De la confiance, car c'est la seule manière d'établir un diagnostic fiable et de déterminer des objectifs. De la méfiance, car les gens sentent bien que quelque chose se perd dans la «mathématisation«des réalités.»

La faute à qui, à quoi? A une société hyperconcurrentielle, tout d'abord, où le profit est roi. Mais aussi à une individualisation qui pousse chacun à sortir de la masse et à dépasser les autres. «Il faut trouver les bons plans, se débrouiller, aller dans le bon lycée, dans le bon hôpital, ne pas suivre le chemin commun, mais essayer d'être orienté par l'exception», affirme Dominique Lévy. L'homme ne veut donc rien rater dans sa vie et ressent ainsi le besoin de toujours utiliser le meilleur service, d'acheter le meilleur produit. D'où le succès des classements d'appareils high-tech, d'hôpitaux, d'écoles et autres établissements qui aident à faire son choix. «Aussi bien dans le marketing, que dans la politique et la vie personnelle, on constate que les gens veulent des réponses immédiates, simples et définitives à des problématiques qui sont pourtant compliquées», poursuit Dominique Lévy. Parce qu'on court après le temps, que les décisions doivent être prises de plus en plus rapidement, que l'«hyperchoix» complexi- fie l'acte d'achat, les classements deviennent un outil indispensable aux yeux de nombreux consommateurs. «On est dans une société d'urgence, d'inquiétude, de perte de confiance, constate Dominique Lévy. Donc on a cette tendance à vouer un culte aux chiffres parce qu'ils ont le mérite de répondre vite à des questions complexes.»

Jean Gadrey, professeur d'économie à Lille I, parle même de «fétichisme du chiffre». Il critique cette mise en concurrence d'hôpitaux, de lycées et d'universités envers qui «plutôt que de chercher à favoriser la coopération, on est tenté de multiplier les classements et les chiffres.» Une tendance qui s'applique aussi aux secteurs culturels, à l'instar des classements de ventes de livres et de CD. A commencer par le site Zikpot, dont le mode de fonctionnement est basé sur le vote des internautes influant sur le «cours» de chaque artiste. Ainsi, selon l'économiste, nous sommes «dans l'inflation de chiffres peu démocratiques et peu transparents lorsque nous entrons dans une société segmentée et inégalitaire, où l'on privilégie la concurrence par rapport à la coopération.» Et de conclure: «Au fond, c'est le modèle d'une société qui devient une société de la Bourse... C'est la Bourse pour tous et pour tout.»

Jean Gadrey fait partie de ceux qui dénoncent l'excès de quantification, et en particulier ce qu'il appelle les «chiffres froids», qui sont selon lui «déconnectés du débat publique», «opaques» et «qui ne sont pas mis en débat». Aussi se positionne-t-il comme un critique de «l'application de critères de performance purement quantitatifs à des services où la relation humaine est prédominante», à l'instar de l'éducation, la santé, le social ou encore les services à la personne. «L'excès de quantitatif finit par tuer la relation et la qualité», martèle-t-il. Ainsi, comme le souligne Dominique Lévy, les parents, au lieu de se demander quel est le meilleur lycée de leur région et de scruter les classements publiés, feraient mieux de se demander quel établissement permettra à leur enfant de s'épanouir. Ce sera certes une démarche plus longue, mais au final plus constructive et plus durable.

Dominique Lévy (tNS Sofres):

«On vide les chiffres de leur sens.»

Des chiffres chauds qui réveillent

Pour autant, il ne faut pas non plus tomber dans l'excès inverse et stigmatiser tous les chiffres, classements et autres évaluations. Dominique Lévy observe que «le problème n'est pas dans le fait d'utiliser un chiffre, mais dans la façon dont on l'utilise. Le chiffre n'est pas en question. C'est son contexte, son utilisation, son interprétation et ce qu'on en fait.» Voir ce qui se cache derrière, comprendre la méthodologie d'une étude, analyser le pourquoi du comment, telles sont les questions à se poser à l'énoncé d'un chiffre. Par ailleurs, l'économiste Jean Gadrey, s'il critique les «chiffres froids» échappant au contrôle du citoyen, n'accuse pas pour autant cette logique quantitative en général. Il explique ainsi qu'«il faut, à l'opposé des chiffres froids, des chiffres chauds, qui réveillent, qui font penser. Et, autour de ces chiffres, il faut de la démocratie, c'est-à-dire du débat public sur la façon de les produire.» En effet, poursuit-il,?'«certains chiffres peuvent créer des chocs salutaires». Comme ceux ayant permis d'évaluer le réchauffement climatique. «La prise de conscience actuelle de risques majeurs pesant sur l'humanité est quand même bien liée à la production d'un certain nombre de chiffres, qui amènent à réfléchir. Certains permettent de rendre visibles ce qui ne l'est pas forcément», précise- t-il encore.

Un parallèle peut également être établi avec les évaluations du personnel, conduites en entreprises. Habilement menées, elles seront bien perçues par les salariés. Ainsi, Christine Manoury-Bette, directrice du Département management des équipes et des hommes (DMEH) chez Eurogroup, cabinet de conseil en stratégie et organisation, explique que «le ressenti est toujours excellent, dans la mesure où il y a une restitution individuelle qui est faite sur les points forts et les axes de développement». Elle ajoute: «Ces situations permettent de verbaliser et d'analyser certains comportements car ils sont basés sur des faits concrets et de l'observation. C'est la raison pour laquelle le diagnostic est accepté et apprécié, ce n'est pas du «ressenti». Les gens en sortent enchantés, car on leur donne les moyens de s'améliorer.» L'idée étant que le salarié comme l'employeur en ressortent avec le sentiment d'être gagnant-gagnant et, pour ce faire, Christine Manoury-Bette insiste sur l'importance d'une communication entre les deux parties et d'une transparence sur les objectifs.

Alors, oui, les chiffres et les évaluations peuvent être utiles. A condition d'avoir un sens. Et pour le leur redonner, ne faudrait-il pas commencer par «reprendre un peu de temps et de largeur de vue», ainsi que le propose?. Dominique Lévy? Il I faudrait aussi, selon I elle, rattacher les chiffres à des conte- I nus plus concrets, résister à la tentation de simplifier à l'extrême les indicateurs, et surtout «humaniser le quantitatif», en prenant conscience que, derrière, se cachent des individus.

Cette logique plus humaine prend de l'ampleur, discrètement mais sûrement. Ainsi, «de plus en plus d'entreprises entrent dans des logiques de notations alternatives, en complétant notamment des données purement financières par des notations environnementales, sociétales et sociales», ajoute la directrice du planning stratégique de TNS Sofres. «Il existe beaucoup de retard au niveau des entreprises, affirme quant à lui Jean Gadrey. Mais ça va, je l'espère, faire son chemin petit à petit». A un niveau encore au-dessus, à l'échelle du gouvernement et de l'Etat, l'idée convainc également. Ainsi, la commission Stiglitz, créée à l'initiative du président Nicolas Sarkozy en début d'année, s'inscrit-elle dans ce sens. Jean Gadrey, qui en fait partie, précise: «L'idée est bien là: compléter nos sacro-saints indicateurs de croissance et de produit intérieur brut par quelques indicateurs qui tiennent compte de la qualité de vie, de la qualité de la santé sociale et du développement durable.» Il faudra toutefois attendre le printemps 2009 pour connaître les conclusions de la commission et vérifier leur mise en oeuvre effective au niveau national.

Jean Gadrey (Lille I):

«Je ne suis pas un critique tous azimuts des chiffres, mais je suis un critique du fétichisme des chiffres.»

Vers une évaluation du bonheur?

Néanmoins, pour qu'une telle démarche prenne tout son sens, il faudrait qu'elle soit adoptée non seulement au niveau européen, mais aussi dans le reste du monde. Sur ce point, Jean Gadrey se montre optimiste. «Il existe quand même un mouvement international, constate- t-il, des réseaux actifs sur ce sujet, des conférences sont organisées un peu partout. L'OCDE s'y intéresse, et même la Commission européenne.» Le mouvement s'amplifie donc, et tend vers plus de qualitatif et de mesure de bien-être, face à des indicateurs purement économiques et financiers. Reste que la crise économique actuelle, la prise de conscience du changement climatique ou encore l'augmentation du prix des denrées alimentaires, sont bien la preuve flagrante du caractère urgent du processus. «C'est très lié au développement durable, à l'environnement, souligne Jean Gadrey. Mais aussi à l'explosion des inégalités, dans le monde et même chez nous.»

La prise en compte d'indicateurs pertinents d'inégalité, de pauvreté ou de santé sociale pourrait donc aider les individus à mieux se retrouver dans une société complexe, «non pas comme simples consommateurs de chiffres, précise l'économiste, mais comme consommateurs citoyens usagers qui réfléchissent à la direction à prendre.» Dans son livre Le prix du bonheur, Sir Richard Layard, économiste britannique, prône la thèse selon laquelle le bonheur devrait être mesuré aussi consciencieusement que la croissance du PNB et du revenu. Il critique ainsi l'individualisme ambiant et la course à la performance qui ont conduit à une perte de confiance des individus les uns envers les autres. Il écrit qu'«il nous faut réorienter nos sociétés vers la poursuite du bonheur plutôt que de continuer à idolâtrer la dynamique perverse de l'efficacité. La vie sert avant tout à vivre. Et si la science a permis à l'Occident de vaincre la rareté matérielle, il nous faut désormais réfléchir à ce qui peut constituer, pour l'avenir, un progrès. Car je crois passionnément que le progrès est possible».

Interviewé par Philosophie Magazine en juin dernier, Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix 2006 et fondateur de la Grameen Bank proposant des crédits aux plus pauvres, partage également ce point de vue: «J'ai coutume de dire que le capitalisme tel que nous le connaissons n'est qu'à moitié développé. Ce qu'il faut, c'est compléter le système actuel par un système parallèle, tourné vers la maximisation du bien-être social: pourquoi ne pas imaginer un monde où l'on aurait une deuxième Bourse consacrée aux «social business», des sociétés de notation pour ces entreprises sociales, un «Social Wall Street Journal» ou encore un «Social Financial Times»?» Voici peut-être la solution à de nombreux maux de notre époque. C'est, en tout cas, une piste sérieuse à creuser, car le bonheur, après tout, n'est-ce pas, finalement, ce que nous recherchons tous?

AURELIE CHARPENTIER

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