Marketing Magazine N°28 - 01/03/1998 - PROPOS RECUEILLIS PAR VALÉRIE MITTEAUX
La plus "vertueuse" des enseignes françaises continue son évolution. Elle se tourne à l'aube du troisième millénaire vers l'art de vivre au naturel. Propos natures d'un citoyen-entrepreneur.
Je crois qu'il tient surtout au fait que
l'on y croit vraiment. C'est ma vie. J'aime la nature, c'est ma passion. Et
j'ai créé cette entreprise parce qu'elle ressemblait à mon style de vie et aux
valeurs auxquelles je crois profondément. Ce n'est pas du marketing. Nous
activons toutes les ressources à notre disposition pour faire vivre l'enseigne.
Les entreprises qui essaient de calquer des principes marketing sans y croire,
c'est zéro. Les gens s'en rendent compte immédiatement. La vertu, c'est de la
dynamite. Si vous la maniez mal, elle vous explose à la figure parce que les
gens ne peuvent pas adhérer à un concept auquel vous ne croyez pas vraiment
vous-mêmes. Ils se disent "qu'est-ce que c'est que cette entreprise qui essaie
de nous faire des leçons". Et les catholiques n'aiment pas ça, contrairement
aux protestants des pays anglo-saxons. En France, on se méfie toujours des gens
différents.
Oui. Nous avons été la victime à une époque, dans certaines
villes de province un peu réactionnaires, de rumeurs disant que Nature &
Découvertes appartenait à une secte ! Parce que nous sortions de l'épure
rationaliste, mécaniste, du rôle que l'on s'attend à voir jouer par un
commerçant. Le fait d'aller au-delà du rôle "acheter-vendre" était suspect. En
plus, nous avons une charte, une fondation, un club, un programme de
sorties-découvertes pour nos clients... L'amalgame a été fait.
La politique
et le côté militant pour nous, c'est sensibiliser les gens à la beauté de la
nature. Pas plus. J'ai hésité au départ à en faire une entreprise vraiment
militante en disant "non" à ceci, "non" à cela... Mais j'ai vite compris que
cela ne serait pas très dynamisant de toujours être "contre" quelque chose. Je
préfère être neutre et faire une tâche d'éducation. C'est l'intérêt et la
complexité de Nature & Découvertes : nous sommes d'abord une entreprise
commerciale. Avant tout militantisme, notre personnel cherche un boulot
intéressant, bien rémunéré et où il peut progresser. Les clients viennent
d'abord chercher un bon service et des bons produits. C'est le b.a.-ba du bon
commerçant. Ensuite, il y a des valeurs ajoutées, ce que l'on apporte en plus :
la vertu dont parle Gérard Mermet. Le client s'aperçoit que nos produits ont
une valeur éducative, que l'on dispense de l'éducation pour tous, que nous
avons une fondation, à laquelle nous reversons 10 % de nos bénéficesÉ
Sous l'égide de
la Fondation de France - un comité de spécialistes français - nous finançons
environ 70 projets de terrain de 40 000 francs en moyenne chaque année : du
type soutenir un groupe qui veut réintroduire le vautour dans la Drôme, un
autre qui souhaite dépolluer une rivière... Nous ne cherchons pas à le faire
savoir. Mais, localement, l'impact est considérable et cela provoque un effet
tache d'huile important. ‚a, c'est l'effet vertu. Et puis dans toutes les
tâches quotidiennes de l'entreprise, j'essaie de mettre un peu de moralité par
rapport à la société mais aussi par rapport à la terre et à l'environnement
sans faire d'angélisme. Nous faisons cela par plaisir. Cela me fait plaisir et
satisfait aussi les gens qui travaillent avec moi. Les clients sont contents...
Mais je n'ai aucune leçon à donner à qui que ce soit.
Je suis persuadé qu'utiliser les "bonnes
actions" comme levier marketing serait épouvantable. Les gens n'aiment pas
qu'on leur dise : "Venez chez Nature & Découvertes parce nous donnons 10 % de
nos bénéfices... parce que nous sommes citoyens"... Il faut le faire, sans trop
en dire. Une étude de marché que nous avons commandée à Louis Harris (la
première en huit ans) le confirme : les gens connaissent notre fondation,
plébiscite son action mais disent "ce n'est pas la peine de la ramener".
Nous
avons le grand modèle Body Shop en Angleterre, qui a très bien fonctionné en
soutenant des grandes causes... Aux USA, Patagonia développe une superbe
théorie, avec une approche très militante qui vise à créer un contre-pouvoir en
finançant des associations par le biais d'une fondation. Le fondateur, Yvon
Chouinard, est un homme qui préfère aux biens matériels la vie en plein air, le
surf, l'alpinisme, vivre dehors et protéger l'environnement. Sa position est de
dire "j'ai une entreprise et grâce à elle, j'ai la parole et de l'argent. Si
j'étais simple citoyen, on ne me laisserait pas parler". En France, notre
combat est beaucoup plus éducatif.
Il y a en France une perversion du système. Il y a
peu de militants. La plus grande association compte environ 50 000 membres.
Pour le reste, elles sont ridicules comparées à des associations américaines,
anglaises ou hollandaises, qui recensent souvent un million d'adhérents. Ce
sont des gens qui ont l'habitude de se mobiliser. L'esprit français c'est : "Ce
n'est pas à nous mais à la puissance publique d'agir". Tout le monde est
persuadé que contre l'Etat on ne peut rien faire. Et en plus, toutes ces
associations sont subventionnées par l'Etat qui pallie le manque de membres.
Comment avoir un discours militant quand vous n'avez pas de membres et que
votre argent vient des gens contre lesquels vous voulez lutter ?
Je suis mon
premier client. Je me dis toujours que mes rêves sont ceux de mes clients. Et
je rêve plutôt en avant. On essaye tous d'imaginer le monde tel que l'on
voudrait qu'il soit. En cela, j'ai peut-être plus de facilité que d'autres,
parce que je voyage beaucoup, je rencontre beaucoup de gens. Et mon métier de
commerçant, c'est finalement d'offrir des services et des produits dont mes
clients n'ont pas encore exprimé le besoin. J'aime quand ils viennent dans le
magasin et disent émerveillés : "C'est justement de ça dont je rêvais". Nos
produits ne sont pas utiles dans la vie de tous les jours mais ils font plaisir
à l'âme, au coeur. grâce à eux, les gens se sentent mieux. Ils leur ouvrent de
nouveaux chemins, plus intellectuels plus spirituels. C'est ça un peu
l'approche du futur.
La connexion des gens avec la nature a évolué. En 1990, c'était
la découverte de la nature la plus sauvage possible. Les gens ont appris à la
regarder, l'observer... à la comprendre pour la protéger. La vision de l'an
2000 c'est "en quoi la nature va nous faire du bien", "que va-t-elle apporter à
notre développement personnel". Les gens sortent peu de chez eux, mais veulent
faire rentrer la nature dans leurs intérieurs. Une nature virtuelle. D'où une
sorte de style de vie "naturel" avec, par exemple, l'explosion de tout ce qui
est senteurs. Nous avons aussi un développement considérable de tout ce qui est
musical. Tout cela, c'est un style de vie simple, un retour à la simplicité,
aux loisirs créatifs et moins de télévision ! Nature & Découvertes évolue ainsi
vers "découverte de la nature et art de vivre nature". Bref, vers tout ce qui
touche aux cinq sens.
Nous mettons au point l'univers visuel dans un
magasin-test du Forum des Halles avec Agora XXI. Un magasin plus féminin car
notre client est une cliente mais l'offre produit était jusqu'alors assez
masculine, puisque conçue à ma façon. De formes très carrées, très boy-scout et
Baden Powell, nous passons à des meubles plus arrondis, des couleurs plus
féminines. Les magasins de terriens vont devenir beaucoup plus aériens. Il nous
faut déchiffrer toutes les tendances. Mais il est clair que les valeurs
féminines prennent le dessus partout. Et tant mieux puisque la nature est une
femme. Le magasin se restructure également selon deux grands pôles :
l'éducation des enfants et de la famille et l'art de vivre au naturel. Nous
comptons revoir tous les magasins en trois ans.
Pas dans l'immédiat car la
perpétuelle évolution de Nature & Découvertes prend un temps fou. C'est un des
rares magasins où les gens entrent sans but précis. C'est rare d'aller se
balader chez Darty ! Chez nous, les gens se promènent, achètent ou non - un sur
trois achètent. Ils boivent le thé, s'asseyent... C'est très agréable et cela
stimule à faire vivre l'enseigne en permanence. Toutefois il y a des tas
d'autres univers intéressants tels que celui du jouet et de tout ce qui touche
à l'éducation des enfants. J'ai mon idée sur la question. Il y a des magasins
fabuleux à faire en travaillant sur les sens des enfants et en les amenant à la
connaissance par le jeu. Nous sommes en fait dans une période extraordinaire :
il n'y a jamais eu autant de besoins nouveaux. Des tas de gens complètement
réactionnaires se réfugient dans le passé. D'autres ont des passions et ne
répondent à aucun modèle. Il n'y a plus de cases, d'où une multiplicité de
micro-marchés. Pendant longtemps, on a répondu à cela en hyperspécialisant les
magasins. Depuis peu, la tendance aux USA et en Angleterre est aux Emporium,
des magasins styles de vie, du type Conran Shop, avec une offre très variée. On
répond à l'irrationnel des gens. C'est une nouvelle approche. On revient
finalement à une espèce de commerce à l'ancienne, avec un esprit assez
tribal.
Aujourd'hui, nous ne pouvons pas répondre
aux besoins. La France est complètement gelée par toutes ces lois qu'on nous
balance. Les clients nous demandent plus d'espace, de bien-être. Les
fonctionnaires sont aussi des consommateurs mais ils nous limitent à 300 m2. Le
système va donc à l'encontre des aspirations des gens. On parle de Barnes &
Noble qui met des canapés à la disposition de ses clients pour prendre le
café... Et en même temps, on nous limite. C'est le mal de la vente aujourd'hui.
La population veut s'éclater et le système nous sclérose. L'avantage de
Londres, New York ou San Francisco, c'est qu'il y a un stock d'emplacements,
d'entrepreneurs et de financiers. Vous avez une bonne idée : vous trouvez
l'argent et l'emplacement.
Oui,
il faut se rebeller et il n'y a que les individus, des petits groupes de gens,
qui peuvent faire péter le système. La puissance c'est le citoyen-consommateur.
Alors arrêtons d'être un pays de consommateurs et devenons des citoyens. Par ce
que l'on achète, par nos actions, par notre façon de vivre, montrons notre
volonté politique.
Biographie
Marié, père de quatre enfants, François Lemarchand, 50 ans, est diplômé de l'ESCP et de Harvard (MBA). Créateur de Pier Import en 1976, il revend l'entreprise à ses salariés en 1988 pour fonder Nature et Découvertes en 1990.
L'entreprise
Date de création : 1990. Salariés : 380 personnes. 35 magasins. CA 1996 : 400 millions de francs. Pour plus d'informations voir Marketing Magazine n°26 (12-1997), Portrait d'Enseigne, p. 24 et 25.
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