Marketing Magazine N°28 - 01/03/1998 - ANIKA MICHALOWSKA
Après les multinationales, d'abord anglo-saxonnes, aujourd'hui françaises, japonaises ou coréennes, la mondialisation a logiquement atteint les grandes agences de publicité. C'est désormais au tour des sociétés d'études de se structurer à l'international avec tout ce que cela comporte d'investissements. En termes de filiales, de ressources humaines, d'outils, de technologie de l'information. Leur survie est à ce prix.
Selon Advertising Age, les 50 premiers annonceurs internationaux ont
investi en 1996 plus de 49 milliards de dollars en publicité, soit 3,1 % de
plus que l'an passé. Conséquence directe d'une bonne tenue de certaines
économies et d'une meilleure pénétration des marques internationales sur de
nouveaux marchés. Par ailleurs, les 25 premiers groupes mondiaux sont
responsables de 65 % des dépenses marketing dans le monde. Difficile pourtant
d'évaluer le poids des études internationales avec précision. Esomar estime à
3,2 milliards de francs le chiffre d'affaires des études internationales
coordonnées en Europe en 1996. Soit 13 % du chiffre d'affaires de la profession
en Europe et presque l'équivalent du marché français des études (4,5 MdF). "Un
chiffre probablement sous-estimé", constate Claude Suquet, directeur associé
CSA, déléguée Esomar pour la France. En effet, il ne tient compte que des
études internationales facturées à un seul institut. Or, nombre d'études
internationales, pour des raisons de comptabilité interne, sont facturées pays
par pays. Ce chiffre ne tient pas compte non plus des études nationales dans un
premier temps, étendues par la suite progressivement à tel ou tel pays.
Toujours est-il que ce chiffre de 3,2 MdF est une indication d'un mouvement
toujours plus grand vers la mondialisation des marchés. D'autant que la
dérégulation de certains secteurs (télécoms, banque, assurance) et l'ouverture
à la concurrence de certains pays (Europe de l'Est, Asie du Sud-Est, Amérique
latine) sont autant de facteurs qui poussent à la multiplication des besoins en
études multi-pays. La grande évolution depuis deux ans est la montée de
l'Italie comme plate-forme de coordination d'études internationales ad-hoc,
concurrençant fortement la France sans toutefois enlever sa suprématie à la
Grande-Bretagne traditionnellement siège européen des multinationales. Comment
expliquer cette montée en puissance de l'Italie dans la coordination d'études
internationales (12 % des études coordonnées contre 10 % pour la France) ? Une
réponse peut être cherchée dans le fait que l'Italie peut jouer le rôle de clé
d'entrée pour expliquer les mentalités et cultures latines.
La tendance à la globalisation s'est accélérée au
cours des trois dernières années, notamment pour les très gros clients. En
termes de market research, la mondialisation se traduit par un besoin accru de
comparaison des données et des résultats d'enquêtes, et par l'accent mis sur
l'harmonisation et la standardisation des méthodologies et techniques
d'interviews. "La présence internationale d'un réseau de sociétés d'études est
fondamentale pour nous, explique Jan Stolk, directeur des études
internationales, Hygiène féminine, de Mšlnycke. Il est important de parler le
même langage, d'utiliser des méthodologies comparables." De plus en plus de
clients internationaux souhaitent avoir, dans chacun des pays où ils sont ou
vont être présents, des instituts capables de leur offrir le même service, afin
que même les études locales soient comparables au niveau international si
besoin est. "Les annonceurs ne veulent pas surajouter à la complexité des
études multi-pays des méthodologies différentes par pays, estime Anne Monnier,
Dg de l'Ifop. Il vaut mieux faire simple dans le recueil et enrichir ensuite
l'analyse en expliquant toutes les complexités des différences." Dans un monde
concurrentiel où la réactivité aux données du marché est vitale, les annonceurs
ne veulent plus s'interroger sur la validité des comparaisons. "La pression de
la rapidité est toujours plus forte en termes de marketing études", fait
remarquer Juergen Schwoerer, Dg d'Esomar. Résultat : on assiste aujourd'hui
dans l'industrie des études au même phénomène qu'ont connu les grandes agences
de publicité avec leurs annonceurs multinationaux, à savoir la sélection de
fournisseurs globaux et les short lists. "Les clients sélectionnent 3, 4 ou 5
fournisseurs qui peuvent leur garantir un service international et homogène sur
un type d'études déterminé, après consultation qui leur permet de choisir la
méthodologie qui leur paraît la plus adéquate et à un coût acceptable",
constate Martine Crocquet, directeur du développement d'Euroquest/CSA. Cela
veut dire bien entendu réseau et outils communs. L'entrée sur les short lists
des annonceurs clients se fait de plusieurs façons : la présence internationale
et les outils, c'est-à-dire plus particulièrement les études tracking (marché,
communication...), les pré et post-tests publicitaires, les études en
souscription, l'ad-hoc, les tests de produit, les études de satisfaction, les
modèles de prévision, le qualitatif. Mais aussi l'expertise par domaines
(automobile, santé, mesures d'audience, banque/assurance, télécoms...).
"Mondialisation et
spécialisation ne sont pas antinomiques, estime Henri Wallard, directeur
général de la Sofres. Il serait même aberrant pour un grand groupe d'études de
ne pas développer des spécialités." D'ailleurs, constate Bruno Botton,
président de Research International France, "il n'y a plus de tour d'ivoire
internationale". D'autant que "les études sont un secteur extrêmement
concurrentiel où il faut se battre encore plus qu'avant", note Jean Oddou,
directeur associé de TMO/Inra. Et Bruno Botton de souligner que "le poids des
contacts corporate s'en trouve renforcé". Conséquence selon Henri Wallard :
"Parce qu'il y a concurrence, il y a nécessité de fidéliser." Et comment mieux
fidéliser que par la qualité du service. "La vraie pression est sur la qualité,
il faut garantir une qualité constante d'un pays à un autre", commente Adam
Phillips, BMRB/ Euroquest. Mais assurer la même qualité de service d'une
filiale à l'autre exige des investissements toujours plus lourds. Ce qui
explique les concentrations et fusions récentes (Taylor Nelson AGB et Sofres),
la recherche de partenaires financiers (Ipsos, BVA...) ou de cotations en
bourse (Sofres).
Le souci des
grands groupes et réseaux est d'optimiser les équipes qui travailleront sur une
problématique client en puisant dans le vivier des expertises. "On ne peut plus
demander à une société d'études dans un pays d'avoir toutes les expertises",
constate Bruno Botton. A charge pour elle de constituer l'équipe sur mesure à
partir de ses spécialistes dans le monde. RI a même développé un Knowledge
Navigator sur les expertises internationales internes. Sofres a mis en place
une hot-line. La fusion avec Taylor Nelson AGB va précipiter le mouvement vers
la synergie des expertises et leur déplacement. En termes de ressources
humaines, les nouvelles attentes et besoins des clients entra"nent des
recrutements plus variés et de plus en plus pointus. Les clients veulent
d'excellents professionnels, spécialistes d'un domaine, capables de maîtriser
les techniques de l'information et les statistiques tout en ayant une large
ouverture à l'international et la compréhension de différentes cultures.
L'aisance dans le multiculturel et les langues étrangères est une exigence de
base. "Les sociétés gagnantes sont celles qui auront les meilleurs
professionnels", explique Bob Meyers, Millward Brown. Les clients le disent
bien : "Ce dont nous avons besoin, c'est de professionnels qui connaissent les
différentes cultures et peuvent nous aider à interpréter les données et
comprendre les vrais besoins des consommateurs", renchérit Carol Panzer,
Johnson & Johnson. Le flux d'informations recueillies rend indispensable la
valeur ajoutée de l'analyse, l'interprétation et les recommandations. "Plus les
études de marché s'appuieront sur les bases de données, plus le métier évoluera
vers le conseil", fait remarquer Adam Phillips. Depuis deux ans, la tendance à
l'industrialisation s'est accompagnée d'une demande toujours plus forte dans ce
sens. "Le niveau de la réponse étude au marketing est appelé à s'améliorer",
constate Helen Zeitoun, directeur chez GfK. D'où l'offre en système intégré
d'études. Qui change complètement la relation au client.
Selon Carlos Harding, vice-président exécutif du groupe
Ipsos, quand on se positionne à l'international, "il faut des équipes
qualifiées, offrir la capacité de collecter des données homogènes et
compatibles et enfin développer une offre qualitative". L'expertise en quali
international est aujourd'hui l'un des critères de sélection des sociétés
d'études à l'international. Ces dernières années ont vu la mise en évidence de
ces talents au sein des instituts et leur développement constant. "Le quali est
un énorme enjeu", remarque Anne Monnier ; l'Ifop travaillant d'ailleurs
beaucoup en quali sur la Chine. "Il doit apporter du concret à des managers qui
doivent décider de plus en plus vite avec des budgets qui ont tendance à
baisser." Prenant le meilleur du quali "à la française" et du quali "à
l'anglo-saxonne", le quali international est de plus en plus demandé. A cela
deux raisons : l'une financière. Un bon quali est, pour le client, moins cher
qu'une grosse enquête quanti. L'autre est le besoin vital de comprendre.
Comprendre un nouveau marché (et ces derniers se sont multipliés avec
l'ouverture de nombreux pays à la concurrence notamment dans les pays émergents
ne disposant d'aucunes données fiables). Comprendre les différences. "Beaucoup
d'études quali sont exploratoires pour servir de base de développement d'une
stratégie, rechercher des opportunités de marché, de positionnement", explique
Isabelle Bigant, directeur quali chez GfK France. Et comme, d'après Renaud
Dédéyan, P-dg d'IOD, "les entreprises sont reparties pour un cycle de
développement de nouveaux produits, le quali se développe beaucoup à
l'international". En outre, pour les responsables de développement dans les
entreprises, assister à une réunion de groupe constitue souvent le seul moyen
de se confronter aux spécificités des consommateurs étrangers. Conscients de
cette attente, les sociétés d'études (RI, Sofres, Ipsos, MV2, Démoscopie,
Millward Brown, Ifop...) ont investi en interne pour améliorer leur offre dans
ce domaine et étendre la qualité de leur service à tout leur réseau. "Il n'y a
de bon quali que s'il y a de bons qualitativistes et il faut développer la
formation interne", explique Martine Thiesse, directrice de Research
International Qualitatif. RI a d'ailleurs nommé un directeur qualitatif
régional pour la zone Asie Pacifique il y a peu. Ipsos s'est donné pour
priorité notamment en Europe le développement de son offre qualitative. La
fusion des deux départements Ipsos Marketing Systèmes et Insight Marketing
participe de cette évolution. La coordination d'études internationales
qualitatives va se poursuivre et sera complétée par des forums internes dont
l'objectif est de favoriser la formation et les échanges. MV2 est entré depuis
septembre 1997 dans le réseau américain Focus Vision qui propose aux clients de
suivre à partir de locaux équipés dans leur pays les réunions de groupe qui se
passent à l'autre bout du monde. "Cela présente un double avantage : davantage
de collaborateurs du client y compris l'agence de publicité peuvent assister
aux réunions de groupe, souligne Fernand Wiesenfeld, directeur associé de MV2,
et le système permet l'interactivité grâce au son avec l'animateur." Dernière
évolution en quali : là, comme en quanti, on voit apparaître une certaine
tendance à normer, avec au minimum la standardisation des grilles d'analyse.
La globalisation,
la standardisation, le besoin toujours plus saillant de délais réduits au
minimum rendent stratégique la maîtrise des nouvelles technologies de
l'information. Internet a trouvé dans l'industrie des études l'un de ses
meilleurs clients. Les FedEx et autres DHL s'en trouvent délaissés. Le
transfert de fichiers, de questionnaires via Internet, les e-mails sont
désormais monnaie courante. Les investissements en hardware et surtout en
logiciels compatibles entre les différentes filiales sont lourds d'autant que
les sociétés d'études développent Cati, Capi, Capi multimédia et access panels
en même temps qu'elles constituent des multiples et mégabases de données. "Le
bénéfice de la standardisation est de pouvoir se comparer à d'autres et dans le
temps", explique Carlos Harding. Millward Brown vient d'engager un directeur
des technologies de l'information pour le monde entier et compte investir un
million de dollars en 1998 dans ce domaine. "Jusque dans les réseaux les plus
intégrés, la bataille du soft continue, chaque pays voulant conserver le sien",
fait remarquer Martine Crocquet. Il faut dire que les conséquences financières
ne sont pas neutres. D'autant que les investissements déjà très lourds au
départ deviennent rapidement obsolètes. "En fait, le risque réside plus dans la
gestion de la technologie que dans son achat, souligne Carlos Harding. Si elle
n'est pas efficace, elle devient contre-productive. Surtout quand on travaille
à grande échelle."
La vraie
finalité et la clé de la fidélisation du client sera, au-delà d'une qualité de
service constante et de produits rendant la comparaison possible, la capacité à
décoder les différences et à les transformer en "plus" pour le marketing. Avec
toujours un souci de prix (la pression sur les prix est toujours plus forte) et
un souci de délais (les raccourcir mais pas au détriment de la qualité). Et la
productivité dans tout cela ? "Les grands groupes de sociétés d'études sont en
situation permanente de schizophrénie positive, fait remarquer Jean-Christophe
Barre, directeur d'études chez RI Qualitatif. Elles doivent trouver des
mécanismes internes de gestion tout en restant dans une situation de ad-hoc."
Tout l'art du management sera d'équilibrer l'activité "base de données" et
l'activité "ad-hoc", l'une étant plus rentable que l'autre. D'où la recherche
de systèmes de partenariat entre les clients et les sociétés d'études. "Dans
une situation de outsourcing, la société d'études devient la mémoire marketing
de l'entreprise", estime Carlos Harding. L'autre challenge des grands groupes
de sociétés d'études est de savoir gérer le développement international,
c'est-à-dire gérer la prise de risque.
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ConsulterQuelle couleur politique les Français attribuent-ils aux marques ?
Cette étude est très intéressante. C'est vraiment dingue de voir que dans notre inconscient on associe des choses qui à la base n'ont rien à voir ...
Maxime Le Roux - 23/05/2012
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Organisée par Marketing Magazine
DIGITAL, DATA, RETAIL : LE CLIENT AU CŒUR DE LA STRATEGIE MARKETING
RDV à Paris, le 12 juin 2012

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