Marketing Magazine N°45 - 01/12/1999 - LÉNA ROSE
Ballottées au rythme des concentrations de portefeuille, grande tendance de cette fin de siècle, certaines marques évoluent de mort lente en résurrection. Plusieurs d'entre elles renaissent actuellement dans le giron de leurs repreneurs avec toute la nouvelle donne marketing que cela implique. Exemples.
“Chambourcy, oh oui”. La fameuse petite musique est encore tellement
présente dans les mémoires que l'on aura à peine eu le temps de s'apercevoir de
la disparition de l'ex-marque du groupe Nestlé. A preuve, elle est créditée de
38 % en top of mind dans une enquête Sofres menée le mois dernier pour la
société CBSA. Une chance pour cette entreprise qui s'est lancée dans la grande
aventure de sa relance en février dernier. Mais, si le nom de marque reste le
même, la nouvelle gamme, d'abord axée sur le bio, n'a plus rien à voir avec
l'époque Nestlé. Flash-Back. Le 11 février 1998, François Geoblot, ex-Nestlé,
Jean-Luc Aubagnac, ex-Perrier, rejoints par Luc Duvoux, publicitaire (agence
154 ) rachètent à Nestlé le capital de la société bordelaise CBSA, constituée
de l'usine de Carbon-Blanc et des marques Chambourcy et La Roche aux Fées. «
Nous nous sommes servis de notre expérience, c'est-à-dire reprendre une
société. Mais cette fois, plutôt que de le faire pour le compte d'une
multinationale, nous l'avons fait pour notre propre compte », résume François
Geoblot, directeur général de CBSA. Comment relancer Chambourcy sans faire du
Nestlé ? « Cela n'aurait eu aucun sens de le faire, poursuit François Geoblot.
Il nous fallait faire quelque chose de différent et, concernant un yaourt, on
ne peut le faire qu'autour de deux choses : le lait et le conditionnement. Au
lieu de lancer l'énième yaourt en pot de verre, nous avons regardé du côté du
bio où beaucoup d'initiatives disparaissent, faute de marques fortes. »
Déclinée dans une gamme large, composée de produits classiques mais aussi de
liégeois bio ou de yaourts au bifidus bio, la marque figure aujourd'hui dans
les linéaires de quelque 500 hypermarchés et plus de 2 000 supermarchés. « Nous
sommes heureusement surpris car, quand on relance une marque, il y a beaucoup
d'inconnus, reconnaît François Geoblot. C'est encore plus vrai à propos du bio
qui est un marché en perpétuel mouvement, où la plupart des opérateurs
n'étaient pas là il y a trois ans. » Grâce au bio, Chambourcy fait, ce mois-ci,
son retour à la publicité dans la presse féminine sur le thème “On peut être
bio et gourmand” et, bien sûr, sans ses anciens codes de communication, accord
avec Nestlé oblige. Budget : 3 millions de francs pour une campagne prévue sur
trois mois.
Rien
d'étonnant donc à ce que cette rapide mise sur orbite donne envie à CBSA de
jouer d'ores et déjà l'extension de gamme. Avec là encore la volonté d'apporter
un réel plus. « L'innovation était une des valeurs de la marque », explique
François Geoblot. La société a ainsi mis sur le marché le mois dernier deux
gammes bien spécifiques. Baptisée Shake It, la première décline des yaourts
présentés dans un double compartiment, et vendus, à la différence d'une marque
comme Müller, non seulement à l'unité mais par 2, 4, 6 et 8. Sa mise au point a
nécessité d'investir dans du matériel développé spécialement pour l'entreprise.
La seconde, Frucy, s'inspire du concept britannique du “full fruit” et propose
des yaourts avec 20 % de fruits. Plus étonnant, la marque Chambourcy va
également figurer sur des produits aux fruits comme des confitures ou des
sirops. « Je pense que les marques sont un vrai patrimoine. Et je me lève tous
les matins en cherchant de nouveaux moyens pour les faire vivre », note, en
riant, François Geoblot. Cette volonté de développer les marques, même hors de
leur terrain d'origine, s'applique également depuis peu à La Roche aux Fées,
marque elle aussi sacrifiée par Nestlé et cédée à CBSA sans aucune restriction
d'utilisation cette fois. Les clients d'Auchan peuvent déjà acheter pour les
fêtes de fin d'année des marrons glacés labellisés La Roche aux Fées et les
projets de déclinaisons ne manquent pas. La marque proposera, tout de même, une
gamme de laitages qui seront commercialisés sous peu en exclusivité par une
grande chaîne de cash & carry. Intéressante, cette stratégie qui consiste à
faire revivre une marque hors de sa famille d'origine n'est pas la plus
courante. Les marques récemment cédées par les géants de l'agro-alimentaire ou
de l'hygiène, essentiellement pour cause de concentration autour de marques
mondiales, se hasardent peu en terrain inconnu. Il est trop tôt pour savoir ce
que fera Distriborg de Gayelord-Hauser et Biovivre, rachetées le mois dernier à
Danone.
On ne
peut que leur souhaiter la réussite de Panzani, repris au même Danone par
Paribas le 23 décembre 1997. Mal en point au moment du rachat, 35 millions de
francs de pertes, car malmenée par Barilla et Buitoni, la marque revendique
aujourd'hui 75 % de la croissance du marché des pâtes et s'est réapproprié le
leadership du marché des sauces. « Nous sommes passés du rôle de dernière roue
du carrosse chez Danone à celui de vaisseau porte-amiral chez Paribas, se
réjouit Xavier Riescher, directeur du marketing. Délaissée par Danone pour qui
elle n'était plus prioritaire, la marque a vu son budget publicitaire multiplié
par 2,5 et ses équipes marketing par trois. » Centrée sur les pâtes et les
sauces, Panzani a préféré enfoncer le clou plutôt que de se diversifier. Cette
politique a donné naissance à l'introduction du label “qualité or” qui garantit
une meilleure tenue des pâtes à la cuisson et au lancement de la gamme premium
Giovanni Panzani, axée sur le retour à ses origines. Lorsqu'un groupe comme
Paribas donne à une marque les moyens de se redéployer, la logique est d'abord
purement financière. Les sociétés qui ont repris depuis un an les marques
cédées par Procter & Gamble se situent, en revanche, dans une logique de
marché. Pétrole Hahn et Monsavon, vendues respectivement fin 1998 à Eugène
Perma et Sara Lee DE-France, comme Demak'Up, cédée en juillet dernier à Fort
James, sont chacune tombées dans l'escarcelle de groupes spécialistes des
marchés sur lesquels les marques évoluent. Toutes trois ont en commun d'être
des marques historiques au fort taux de notoriété, ce qui est à la fois un
atout mais qui nécessite également de les manier avec précaution. Chez Sara
Lee où l'on a, en projet, une rénovation de Monsavon pour avril prochain, on en
bien conscient. « Il s'agira plus d'une évolution que d'une révolution car on
ne peut révolutionner totalement 75 ans d'histoire, note Laurent Boury, chef de
marque. Monsavon est une marque passionnante, qui a un territoire fort, à
manier avec précaution. C'est pourquoi nous n'avons pas voulu nous précipiter
car, même si nous avons une bonne connaissance du marché avec Sanex, il fallait
comprendre la culture de la marque et cela prend du temps. » Eugène-Perma, qui
communique actuellement autour d'une rénovation produit et packaging de Pétrole
Hahn via Bixente Lizarazu, s'ancre également sur la culture de la marque. Le
cas de Demak'Up est encore différent. En l'ajoutant à Lotus, Fort James devient
l'unique interlocuteur de la distribution sur ce marché, ce qui lui donne les
coudées plus franches. La force des trois marques n'a toutefois pas entraîné
(pas encore ?) un resserrement de l'offre au détriment d'autres gammes maison.
« Il est vrai que la tendance des groupes, en cas de rachat, est de resserrer
le portefeuille de marques, note Didier Hagenbach, directeur du marketing de
Ravensburger Nathan, groupe constitué par le rachat des jeux éducatifs Nathan
l'an dernier. Pour notre part, l'objectif est de capitaliser sur Nathan dans
les pays francophones, mais la marque n'apparaîtra plus sur les jeux de société
et les jeux artistiques qui sont des activités plus internationales. » La
longue saga des marques n'est pas près de connaître son dernier épisode. « Les
marques fortes ont un capital extraordinaire qu'il est toujours possible de
réactiver », conclut Xavier Riescher.
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