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Bien-être ou travail, faut-il choisir?

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Les attentes à l'égard du travail ne sont plus les mêmes. Désormais, notre activité doit être cohérente avec notre philosophie de vie et nos valeurs. Mais ce n'est pas souvent le cas. Pour preuves, les vagues de suicides ou la montée du stress au travail. Aux entreprises d'intégrer que performance et bien-être sont indissociables.

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@ Steve Prezant / Corbis

La démarche est inhabituelle et pour le moins radicale. Le 9janvier dernier, plus de 150 entreprises, installées à La Défense, ont reçu un courrier de la 13e section de l'inspection du travail de Nanterre. La lettre les sommait de répondre, sous trois semaines et sous peine de contrôle systématique, sur leur action en matière de «risques psychosociaux». Le stress au travail est devenu, on le sait, un sujet de préoccupation majeur, notamment depuis la médiatisation l'année dernière des cas de suicides dans l'industrie automobile. Le ministre du Travail sortant, Xavier Bertrand, en avait d'ailleurs fait l'une de ses priorités. «Le travail n'est pas aspirationnel, il est devenu source de peur et de souffrance», analyse Rémy Oudghiri, directeur du département Tendances et Prospective d'Ipsos Marketing. Preuve s'il en fallait, la hausse du stress et de la fatigue liés au travail. Ces deux mots apparaissant de plus en plus régulièrement à la Une de l'actualité. A tel point que, sur le modèle des tickets restaurant, un «ticket psy» a été lancé début 2009. Ce dernier permet de s'offrir une séance de psychothérapie aux frais de son employeur.

Il faut dire que les mentalités ont changé. Si le travail était une nécessité jusqu'aux années soixante, puis un moteur d'ascension sociale entre 1960 et 1980, il ne doit, aujourd'hui, plus être une contrainte mais bien un moyen d'expression de ses talents. En d'autres termes, nous ne voulons plus faire n'importe quoi à n'importe quel prix. Et puisqu'il faut travailler, travaillons donc le mieux possible. Bref, soyons surtout heureux, y compris au travail! Un objectif qui suscite forcément mal-être et remise en question.

Car, contrairement à nos aspirations, «ceux qui s'accomplissent au travail restent une minorité, souligne Rémy Oudghiri. Le travail n'est pas nécessairement source de joie et d'équilibre.» Selon «l'étude des 4500» réalisée par Ipsos et parue à l'automne 2008, la situation ne s'est donc pas améliorée. Elle empirerait même. A la question «L'épanouissement personnel doit-il passer par la réussite professionnelle?», 45% des Français répondaient «oui», contre 51% en 2008. «Il n'y a hélas toujours pas d'engouement pour le travail», constate Rémy Oudghiri.

Bien-être et performance, un mariage de raison

Et c est bien la que le bât blesse. Le travail a plus que jamais cette image complexe, confuse, voire paradoxale. Nous rêvons tous d'avoir un travail, et si possible un bon, et dans le même temps nous ne cessons de le décrier et de nous en plaindre. «Globalement, nous avons un rapport au travail difficile et problématique, explique Françoise Bonnal, experte du consommateur et auteur de La Ré-alliance (Editions Payot). On y trouve souvent des relations de non-respect, des relations conflictuelles.» Tout cela, car plus que jamais «dans cet espace de liberté qu'est le travail, nous souhaitons nous réaliser et surtout nous demandons de l'horizontalité», ajoute Françoise Bonnal. Comprenez de la hiérarchie «intelligente qui permet à chacun d'apporter le meilleur de lui-même». Selon cette dernière, il est désormais nécessaire d'instaurer une relation de confiance, sinon de transparence. «On a besoin de se dire que l'on travaille pour quelque chose, que l'on fait partie d'une équipe.» Chez Leo Burnett, c'est en tout cas une devise. Jean-Paul Brugnier, le nouveau président de l'agence, croit fondamentalement en la relation humaine au sein d'une entreprise et «à la fierté collective». Aussi, à son arrivée en juin 2008, il a remarqué que les collaborateurs de l'agence étaient, «certes, extrêmement talentueux, mais ne travaillaient pas toujours ensemble». Au bout de quelques mois et quelques discussions, l'agence carbure dorénavant au plaisir constructif. Ce qui n'a pas échappé aux clients. Signe que plaisir rime aussi avec performance.

Le cadre de travail a un impact important sur l'efficacité. Certains l'ont compris, à l'instar ici de Microsoft, d'Unibail et de Mediaedge: cia qui ont confié à Saguez le design de leurs nouveaux locaux.

Valérie Parenty (Saguez): «Ce sont des détails qui amènent les salariés à se sentir bien.»

Jean-Paul Brugnier (Leo Burnett): «Je crois à la fierté collective»

Générer du plaisir

Car, encore plus par temps de crise, la performance est devenue le maître mot dans bon nombre d'entreprises. «Plus que jamais les hommes sont réceptifs à l'humain. Mais plus que jamais aussi, la performance est nécessaire», tient à préciser Rémy Oudghiri. Avant de poursuivre: «On est en train de mûrir l'idée que la bonne performance ne peut se concevoir sans bien-être.» Mais cumuler les deux n'est pas évident. Pour preuve, le nombre de dépressions, mal du siècle, qui ne cesse d'augmenter. «Le taux de dépression est passé de 8 à 12% en deux ans. C'est énorme» ajoute-t-il. Pourtant, «les entreprises font de plus en plus d'efforts pour soigner leurs salariés», note Philippe Korda, directeur de la société de conseil en management éponyme. Et d'expliquer: «Bon nombre de dirigeants commencent à se rendre compte qu'ils ont besoin de l'adhésion des salariés.» Ainsi, les initiatives sont nombreuses pour répondre à cette attente de bien-être. La plus visible étant l'aménagement des bureaux qui, depuis quelques années, a pris un essor considérable. «Suite à notre propre déménagement à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) où nous avons totalement repensé nos locaux, notre organisation géographique et les différents services, nos clients ont commencé à nous faire des demandes similaires pour leur siège social. Aujourd'hui, la division Bureaux de Saguez est en pleine expansion», se réjouit Valérie Parenty, directrice de l'activité bureaux chez Saguez. Car chez ce spécialiste du design, on insiste sur la nécessité d'aller jusqu'au bout des détails comme l'aménagement et le stylisme bien sûr, mais aussi les bouquets de fleurs, les visuels, et jusqu'au choix de la tasse à café. «Ce sont ces détails qui amènent les salariés à se sentir bien. L'entreprise offre, par exemple, des massages, de la conciergerie d'entreprise et même le petit déjeuner à ses collaborateurs. On a cette qualité de vie au travail que nos clients nous envient», glisse Valérie Parenty. D'ailleurs, bon nombre d'entre eux ont demandé à l'agence de travailler sur leurs locaux afin qu'ils développent «des espaces de travail dotés d'une vraie identité de marque». Pour Valérie Parenty, «quand on comprend le projet d'entreprise pour laquelle on travaille, on est plus à même de le faire passer et d'y adhérer.» Et cela passe aussi par une connaissance parfaite du client afin de penser les lieux en fonction de la manière dont fonctionne l'entreprise (réunions à heure fixe, rencontres régulières des collaborateurs, etc.). «Nous mettons l'accent sur l'identification des espaces, indique cette dernière, en fonction des services ou des clients de l'entreprise.» Reste que pour cette experte du design d'entreprise, l'essentiel, dans ce genre de projets, est de générer du plaisir: «Le travail est tellement anxiogène qu'il faut donner envie d'y aller et. ..d'y rester!»

En effet, comme le souligne Jean Derreumaux, président fondateur de l'agence ETO, «le travail, c'est un moment de vie. Ce mal-être que l'on ressent au travail, on le ressent aussi dans la vie. Tout est lié.» Ce dirigeant convivial souhaite justement donner du sens au travail de ses collaborateurs. Notamment dans l'organisation de l'entreprise. «Nous avons monté l'opération «Vis mon job» qui permet aux salariés, une fois par an, de comprendre le travail de son voisin, illustre-t-il. De la même façon, chaque année, nous changeons de bureau, histoire de mieux intégrer le changement. J'ai toujours en tête que la matière première, ce sont les hommes.»

Jean Derreumaux (ETO): «Le travail, c'est un moment de vie. Ce mal-être que l'on ressent au travail, on le ressent aussi dans la vie. tout est lié.»

L'entreprise structurante

Un avis que partage Françoise Bonnal. «Il faut savoir pour qui l'on se lève le matin et pour quoi. Il est impératif d'être satisfait du produit ou du service que notre entreprise crée.» Ce qui n'est finalement pas antinomique avec l'exigence de la performance. Une série d'articles publiés dans la Harvard Business Review montrait, en début d'année, que bien-être et performance étaient étroitement liés et qu'il en va de la productivité des entreprises comme de la santé des individus. «Le plus gros moteur de la performance nécessite de l'envie, car le conflit est néfaste», martèle Jean Derreumaux. Pour ce dernier, le salarié a plus que jamais cette envie de sécurité, de plaisir, d'exigence et de responsabilité. Bref, il souhaite avant tout donner du sens à sa vie, donc à son travail. Ainsi, selon Françoise Bonnal, on attend de l'entreprise qu'elle prenne des engagements, et qu'elle soit donc responsable «au-delà de son activité». «En plus de ses conditions de travail, l'entreprise doit être un acteur social», explique-t-elle, s'appuyant notamment sur la dernière étude Ethicity faisant ressortir les attentes croissantes des Français à l'égard des entreprises responsables. En outre, la démarche de développement durable est structurante pour une entreprise mais aussi pour ses collaborateurs. Il n'y a qu'à se pencher sur l'organisation et le fonctionnement de l'enseigne Nature & Découvertes qui ne laissent pas les clients indifférents et fédèrent les collaborateurs de l'entreprise. «L'engagement responsable devient une source d'adhésion et l'occasion pour les collaborateurs motivés de mobiliser leurs ressources inventives», précise Françoise Bonnal. Résultat, de plus en plus de salariés ont l'impression d'être utiles et de contribuer à un projet. A condition, d'une part, que l'entreprise respecte ses engagements et, d'autre part, que le projet soit cohérent. Investir dans des plantations d'arbres et annoncer dans le même temps un gel de salaires relève, par exemple, de la maladresse. «Car le salarié n'est pas dupe», avertit Eric Chauvet, directeur adjoint du département Stratégies d'Opinion - Pôle Management, de TNS Sofres. Avant de poursuivre: «Il est impératif que l'entreprise suive une démarche responsable crédible et concrète. Ce n'est qu'à cette condition que cela générera de la fidélité et de l'adhésion.» Et que cela répondra à leur aspiration personnelle.

Eric Chauvet (TNS Sofres): Vous pouvez dans le même temps être satisfait de votre travail et considérer votre entreprise à la baisse.

Doubles vies

Le cas échéant, l'individu agit par lui-même. Car «il ne peut se résoudre à ne rien faire pour lui-même. Faute d'avoir le métier en complète cohérence avec ses convictions, il s'engage en parallèle dans sa vie privée», confie Françoise Bonnal. D'aucuns se sont résignés à gagner leur vie au travail mais à s'épanouir et à se réaliser «dans la vraie vie». C'est ainsi que les doubles vies les plus improbables se rencontrent partout: banquier bénévole, entrepreneur et thérapeute, ingénieur musicien, président de société et récoltant bio... le mélange des contraires semble devenir de plus en plus courant dans le but de donner enfin un sens à sa vie. D'autres abandonnent même leur métier initial pour changer radicalement de secteur, de profession, voire de vie. A l'instar de ce directeur financier d'un site e-commerce en pleine croissance qui a choisi d'ouvrir un restaurant à Paris. Au bout de deux ans, l'activité de l'heureux restaurateur est en pleine expansion. «La proportion de salariés qui ont change de métier au cours de leur vie est, en effet, élevée», confirme Eric Chauvet. Ainsi, selon l'institut d'études, 61% des individus ont changé de métier au cours de leur vie professionnelle. Un chiffre qui monte à 68% chez les trentenaires et 65% chez les quadras. En outre, ceux qui disent s'épanouir se raréfient et «ce qui est curieux, c'est que ceux qui sont prêts à se consacrer au travail, ne sont pas encore entrés sur le marché», s'amuse Rémy Oudghiri.

Esprit d'entreprise

Le postulat se vérifie d'ailleurs encore plus en contexte de crise. «Cette dernière sera peut-être aussi l'occasion défaire table rase du passé et de remettre en cause ses valeurs», souligne Rémy Oudghiri. Parmi les tendances fortes, le nombre de plus en plus significatif de créations de micro entreprises. En 2008, plus de 327000 entreprises ont vu le jour (+ 1,28%). Selon le baromètre Ifop, réalisé en décembre 2008 pour les chambres de commerce et d'industrie, les Français sont ainsi 31% à avoir envie de «se lancer dans l'aventure» (ils étaient 21% il y a deux ans). Certes, la remontée du chômage peut expliquer ce phénomène. Mais il s'agit sans doute aussi une conséquence au mal-être des salariés. «Jusque-là, le travail venait de l'extérieur, de ceux qui pouvaient en fournir. Aujourd'hui, le mouvement cesse d'être à sens unique. L'individu, avec son autonomie retrouvée, peut lui-même être source de travail.», glisse Françoise Bonnal. En outre, l'esprit d'entreprise peut venir de partout et de n'importe qui. «Et le travail n'est plus une fatalité imposée des origines. Au-delà de la seule nécessité de gagner sa vie, il est la capacité créatrice de l'individu homo faber mise en action», écrit cette dernière dans son ouvrage «La Ré-alliance». Car voilà, «la valeur travail est toujours au top, ce sont les conditions qui perdent en qualité. Vous pouvez dans le même temps être satisfait de votre travail et considérer votre entreprise à la baisse. Dans ce cas, la création d'entreprise concilie ses aspirations liées au bien-être et au travail tout en donnant du sens», note Eric Chauvet.

Tout est donc bien lié. Si les employeurs commencent à intégrer le lien étroit entre le degré de confiance des salariés envers les dirigeants et la performance de l'entreprise, il est désormais temps qu'ils intègrent que consommateurs-citoyens-salariés parlent également d'une même voix. «Derrière les marques, se trouve l'entreprise. Les attentes des consommateurs-citoyens vont désormais être les mêmes que celles des collaborateurs», résume Françoise Bonnal. A méditer...

Françoise Bonnal (experte du consommateur): «Les attentes des consommateurs citoyens vont désormais être les mêmes que celles des collaborateurs.»

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