Marketing Magazine N°45 - 01/12/1999 - RUBRIQUE RÉALISÉE PAR DOMINIQUE BEAULIEU dbeaulieu@valoris.com
Dans l'immensité glaciale du cyberespace surgissent des signes d'humanité. Les pionniers d'une ère nouvelle tissent des liens puissants entre personnes physiques et morales qui ne se connaissent pas dans le monde réel. La tentation est forte pour les entreprises de s'immiscer dans ces communautés naissantes, et détourner à leur profit ces relations fidélisantes. Mais, attention, prévient Dominique Beaulieu, directeur marketing de Valoris, on ne triche pas avec les sentiments !
La nature a horreur du vide. Chaque désintermédiation appelle souvent une
réintermédiation d'un autre type. A peine les barrières géographiques
s'estompent-elles avec Internet que déjà se reconstituent des communautés
thématiques sous l'impulsion d'idéalistes charismatiques, d'entreprises à la
recherche de contrées de fidélisation vierges, ou de fédérateurs d'énergies
complémentaires. Risquons une définition : une cybercommunauté réunit sur le
Net des personnes qui échangent autour de leurs valeurs ou passions communes.
Des sites marchands y greffent des échanges de produits, et s'emparent de ces
modes de communication comme ils ont su domestiquer chaque nouveau média. Le
légendaire livre de Rheingold The Virtual Community, retrace l'histoire de ces
premières communautés on line en Californie au milieu des années 80, où WELL
(Whole Earth 'Lectronic Link) deviendra bientôt “La” communauté virtuelle
culte. Tour à tour, elles se font l'écho d'élans de solidarité vers la famille
d'un enfant atteint de leucémie, hébergent un jeu de rôle rassemblant des
dizaines d'adeptes, rassemblent des citoyens réagissant à des décisions
politiques.
Les consommateurs s'identifiaient naguère à la marque, et se
reconnaissaient entre eux en l'arborant. Petit à petit, ils ont défendu les
entreprises qui véhiculaient les mêmes valeurs qu'eux, établissant les premiers
liens entre consommation et communauté de pensée. Dans le monde virtuel, plus
de signe extérieur de richesse : les marques distinctives se transforment.
Internet dissocie l'information du produit matériel. Aujourd'hui, les
internautes se reconnaissent entre eux dans la proximité qu'ils entretiennent
avec les autres “membres”. Peut-on en effet encore parler de clients, lorsque
les relations dépassent des liens mercantiles ? Meg Whitman, P-dg d'ebay,
numéro un mondial des ventes aux enchères, racontait à New York ce mois-ci
quelques anecdotes significatives. Celle de cette femme divorcée dont le mari
avait demandé à ebay la copie d'un chèque attestant que l'objet acheté lui
revenait de droit. La communauté des internautes ebay s'est émue de son
histoire, et s'est cotisé pour lui racheter un objet semblable. Le groupe s'est
aussi mis en quatre et a déniché pour Jeff le livre que lui lisait sa maman
avant de s'endormir, Butterball the Little Chick. Parfois, l'affinité dépasse
le monde virtuel. Si quelques relations entamées dans le monde réel se
prolongent sur le Net, réciproquement des membres qui ont fait connaissance sur
le Web provoquent des rencontres “en vrai” (“in real life”). Sur ESPNet
(ESPN.com), les internautes jouent les apprentis sélectionneurs en constituant
des équipes de football qui s'affronteront dans le monde réel. Nombre de ces
groupes se constituent autour d'intérêts liés à la consommation ou au
consumérisme. Untied rassemble ainsi les réclamations contre United Airlines.
Les sociétés commerciales cherchent à exploiter ces regroupements spontanés de
consommateurs potentiels, à la façon de www.spielberg-dreamworks.com qui
héberge le fan club et introduit habilement un magasin de produits dérivés.
Elles peuvent aussi les créer de toutes pièces : en hébergeant les pages
d'accueil d'internautes clients, en organisant leurs rencontres, en greffant
par touches homéopathiques des offres au milieu de débats passionnés, ou en
sponsorisant une communauté pour lui permettre d'exister, en contrepartie de
messages publicitaires. Enfin, des fournisseurs se retrouvent entre eux sur le
Net et fondent leurs propres communautés, soit pour regrouper leurs offres au
sein d'un catalogue commun (Grocery Networks), soit pour faciliter la relation
entre fabricants et distributeurs (MarketSite.net, British Telecom et General
Motors). Si l'émergence des communautés doit beaucoup aux nouvelles
possibilités du Web, récupérer ces pratiques n'impose pas pour autant le média
Internet. A la Fnac, un panonceau au rayon des CD indique avec une double
flèche : “Si vous avez aimé ceci... Alors, vous aimerez cela”, devinant vos
goûts grâce à ceux des gens qui vous ressemblent. Mais dans ce cas, le
sentiment d'appartenance à la communauté reste relatif : l'adhésion
artificielle ne répond pas au mécanisme d'auto-segmentation qui préside à la
création spontanée de communautés virtuelles. On parle beaucoup de “business
model”, pour définir le positionnement culturel et managérial de l'entreprise
face aux comportements anticipés des clients. Les communautés épousent les
contours des nouveaux modèles économiques : B to B, C to C, B to C, B to A, B
to S... On peut inventorier plusieurs catégories, publiques ou privées : - les
achats de biens hors production (e-procurement) : votre société peut regrouper
dans une galerie marchande vos fournisseurs agréés (Trading Process Network de
General Electric) ; - les communautés de fait : fournisseurs d'accès Internet
(Club-Internet, AOL), portails (Voilà, Yahoo), les “villages privés” des
hébergeurs de sites gratuits (Geocities, Multimania) ; - les actionnaires de
votre société constituent une communauté au même titre que vos clients,
partenaires ou employés ; - les métamédiateurs : autour du concept de voiture,
Edmunds.com (80 000 visiteurs/jour) gère les liens entre tous les fournisseurs
potentiels : financement par CarFinance.com, vente de voitures d'occasion avec
PriceAutoOutlet.com, pièces de rechange vendues par JC Witney ; - les
communautés thématiques : goûts, régions ou opinions ; - les communautés
d'intérêt : verticales fédérant une corporation (avocats, enseignants),
fonctionnelles (études de marché) ou horizontales (Coca-Cola intègre tous les
maillons des fabricants de canettes jusqu'aux détaillants) ; - les communautés
transactionnelles : vente aux enchères, troc. On distingue plusieurs types de
communautés fonctionnelles P to P : - Les donjons multi-utilisateurs (ou Muds,
Multi User Dungeon) offrent un espace virtuel où se connectent les accros des
jeux de rôles, jouant ou échangeant leurs secrets autour de Quake, par exemple,
d'id Software. L'univers est propre à renforcer sa marque et offrir des
produits dérivés. - Les parloirs (chat rooms ou IRC, Internet Relay Chat),
permettant de converser en temps réel autour d'un thème, rendent ce classement
particulièrement intéressant pour des spécialistes de marketing : par régions,
niveau d'étude (anciens élèves d'écoles), âge (La SeniorNet a 20 000 adhérents
aux Etats-Unis), thèmes sensibles ou sexe. - Les babillards (ou BBS, Bulletin
Board Systems) s'articulent en groupes de discussion qui organisent les
messages successifs autour de sujets comme l'automobile, la bière, les groupes
de musique... Visitez le site X-Files, vous découvrirez que, parallèlement aux
débats passionnés sur les épisodes à la mode, le site draine de nombreuses
discussions autour des produits dérivés. Le bulletin entretient la notoriété et
l'affinité, et déclenche la consommation. Si, à la base, les communautés
compensent sans doute la disparition des lieux de rencontre publics dans la vie
quotidienne, elles ouvrent surtout de nouveaux modes d'interaction. C'est la
domestication d'un média froid, planétaire, intrusif. Si comme l'affirme Ben
Bagdikian dans The Media Monopoly, « entre cinq et dix conglomérats finiront
par contrôler la quasi-totalité des journaux, des magazines, des livres, des
stations de télévision, des films et musiques de la planète », les communautés
poursuivront l'effort salutaire d'échapper à la pensée unique... avant d'être
rattrapées par d'autres marchands plus authentiquement proches d'eux.
www.MySAP.com
SAP est le premier éditeur mondial de progiciels de gestion intégrée. Il a eu l'idée de regrouper ses clients sur un portail B to B, qui facilite les relations inter-entreprises. Grâce à la mise à disposition d'un ensemble de services, les sociétés adhérentes se tiennent informées sur leur marché et conduisent leurs échanges avec des interfaces identiques. Un détaillant en panne de produit est directement connecté à son fournisseur : le dialogue d'application à application de même origine facilite le réapprovisionnement en temps réel (www.audiopolis.com). Pour puissant qu'il soit, ce concept n'écarte pas la question suivante : partager la même application constitue-t-il un lien assez fort de nature à susciter des rapprochements business, surtout lorsque c'est le lot de 35 % des entreprises ?
A l'abordage ! Charte des relations de l'entreprise vers la communauté
1) Pratiquez l'échange : rendez des services, proposez des concours ou prix contre la permission de leur adresser des informations sur vos produits : la générosité est payée de retour. 2) Ne vous adressez pas au groupe : communiquez à travers lui, avec son langage, ses codes. 3) Un train peut en cacher un autre : prenez en considération les niches, sous-segments et courants émergents. 4) Attention à l'effet boomerang : en réunissant vos clients les plus actifs, vous amplifiez aussi bien la consommation que des phénomènes de rébellion au sein du groupe. A titre d'exemple, les studios Fox Broadcasting avaient mis en demeure les fans de l'émission Les Simpson de retirer toutes les images de leurs sites non officiels. Ces derniers se sont réunis et organisés pour boycotter tous les produits de la marque, obligeant la Fox à faire marche arrière, abandonnant les poursuites et quelques plumes dans l'opération. Lorsque Sony lance le babillard pour supporter son remake de Godzilla, il ignore qu'il sera obligé de fermer peu après ce forum devenu un lieu de récriminations. 5) Attention aux intrusions : des campagnes de désinformation peuvent être lancées par vos concurrents. Une surveillance permanente du site s'impose.
Comment créer et animer une communauté ? Un mot clé : la confiance
1) Trouver un thème fédérateur répondant à un besoin partagé spécifique clairement identifié. 2) Alimenter en contenu éditorial. 3) Mettre en place une infrastructure d'échange (chat rooms, e-mails, forums). 4) Animer, pour susciter et entretenir l'attention autour d'une identité commune : développer une liturgie. 5) Mettre en place un système de fixation dynamique des prix (ventes aux enchères) : par définition, des personnes regroupées par intérêt vont recueillir le plus d'informations possible, venant de différentes sources et identifiant le mieux offrant. Une transparence du marché permet aux membres de disposer de critères de décision solides. 6) Favoriser les retours d'expérience consommateurs : la masse d'information attire de nouveaux membres, qui à leur tour contribuent par leurs commentaires au savoir de la communauté.
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