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Accuser les sondages, c'est un mauvais procès

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Transfuge de TNS Sofres cet été, le directeur général délégué d'ipsos France se trouve plus que jamais sur le devant de la scène politique et médiatique. A l'heure où les sondages politiques sont dans le collimateur du législateur, présentation des enjeux avec Brice teinturier.

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Marketing Magazine: Une proposition de loi vient d'être votée au Sénat concernant l'encadrement législatif des sondages politiques. Pouvez-vous nous rappeler le contexte?

Brice teinturier: Une proposition de loi déposée par deux sénateurs, Hugues Portelli (UMP) et Jean-Pierre Sueur (PS), vient d'être adoptée au Sénat mais n'a pas encore été déposée ni votée à l'Assemblée nationale. Cette proposition vise à renforcer la réglementation, déjà lourde, qui encadre les sondages politiques en période électorale, afin, comme le stipule le texte, « de mieux garantir la sincérité du débat politique et électoral ». Celle-ci concerne d'ailleurs aussi bien les instituts de sondage que la presse car de nombreux articles reviennent sur les conditions de diffusion et de publication de ces sondages. En période électorale, toutes les enquêtes ayant un rapport avec une élection doivent déjà faire l'objet - avant leur publication - d'un dépôt à la commission des sondages avec tous les éléments constitutifs de l'enquête: client, questionnaire, résultats, méthode, redressement, quotas... Peu de pays ont d'ailleurs mis en place des systèmes aussi contraignants. Certains articles de la proposition actuelle vont dans le bon sens. Ils renforcent par exemple les pouvoirs de la commission.

D'autres sont très contestables ou vont produire l'effet inverse de celui recherché.

Quels sont les articles auxquels vous vous opposez précisément?

Sur les 15 articles, il y en a 3 ou 4 sur lesquels la profession dans son ensemble est extrêmement critique. Tout d'abord, le texte entend réglementer «les sondages politiques», et pas seulement les sondages électoraux, mais sans définir ce qu'est un sondage politique. Le législateur entend par ailleurs définir ce qu'est un sondage en fondant sa définition sur la notion d'échantillon représentatif. C'est une bonne chose, qui permettrait de faire la différence avec les consultations souvent réalisées par des médias sur leurs sites mais qui n'ont aucune valeur représentative. En revanche, et sans le justifier, le législateur veut aussi fixer dans la loi les bons et les mauvais modes de recueil, ce qui est ahurissant. Ce projet de loi vise ainsi à interdire que les sondages politiques puissent être réalisés auprès de populations qui seraient rétribuées ou incentivées. Cela revient à dire que toutes les enquêtes on line reposant sur des access panels comprenant une rétribution (même très faible) ne seraient plus possible, de même que des panels en face à face ou par téléphone d'ailleurs. Autre élément extrêmement contestable, la volonté de rendre publiques les données brutes et les données redressées. Ce sont des éléments que nous remettons déjà à la commission des sondages. Mais sous couvert d'une transparence, qui parfois a bon dos, nos deux sénateurs souhaitent que n'importe qui ait accès à ces données. Pour mieux garantir la sincérité du débat politique, on va donc rendre publiques des données brutes, qui sont fausses, et les faire potentiellement coexister avec les données redressées!

Les méthodes de sondage sont à nouveau décriées avec l'affaire récente Marine Le Pen-Harris interactive. Pensez-vous que cela porte atteinte à la profession?

Ce qui est à la fois critiquable et irresponsable dans le sondage Harris Interactive, c'est de n'avoir réalisé qu'une hypothèse de vote de 1er tour, en sélectionnant Martine Aubry, et uniquement elle, comme candidate du PS. Par ailleurs, concernant la méthode on line, selon nous, ce mode de recueil est nécessaire et utile dans certains cas ou auprès de populations qu'il est difficile ou impossible d'interroger autrement. Cependant, quand il s'agit d'intentions de vote administrées à des échantillons nationaux représentatifs, il existe encore des biais très importants moins bien contrôlés que ceux du téléphone.

Ipsos travaillera donc par téléphone à l'occasion de l'élection présidentielle.

Parcours

Maître de conférences à Sciences Po Paris et enseignant à l'école de la communication de l'Institut d'études politiques de Paris.
Depuis 2003, il est membre du jury du Prix du livre politique et du Prix du livre économique, qui récompensent les meilleurs livres politiques et économiques parus dans l'année écoulée.
Parallèlement, Brice Teinturier est l'auteur de nombreuses publications et articles, dont, l'ouvrage collectif et annuel de TNS Sofres L'Etat de l'opinion de 2004 à 2010, avec Olivier Duhamel, ainsi que Présidentielle 2007, qui choisir?, avec Yaël Azoulay et Pascal Perrineau.

Cette nouvelle loi ne trouve-t-elle pas sa justification en regard de ces récents débordements?

En aucune manière. Sauf si elle interdisait les sondages en ligne, ce qui, encore une fois, serait une régression, cette proposition de loi, même si elle avait déjà été votée, n'aurait rigoureusement rien changé. Elle ne peut pas empêcher un institut ou un média de ne tester qu'une hypothèse de vote. Ce qui, soit dit en passant, est heureux, car le contraire nous ferait basculer dans un autre régime politique. Celui-ci édicterait les questions licites et celles qui ne le sont pas. Quant à l'obligation de rendre public des résultats faux, les bruts, à côté des résultats obtenus après redressement, elle n'aurait fait que renforcer la confusion ambiante mais sans répondre aux problèmes évoqués.

Le mode d'incitation fait aussi débat. Pensez-vous que le principe de la loterie et/ou d'une somme en jeu soit contestable?

Les sommes évoquées n'ont rien à voir avec la réalité. Un panéliste touche quelques centimes d'euros en répondant à une enquête on line. Cela dérange manifestement certains commentateurs ou auteurs de proposition de loi. Qui a montré qu'une telle indemnisation aurait un impact sur les réponses? Personne! C'est pourtant la seule question qui vaille.

En quoi les médias sont-ils concernés?

Le projet de loi veut aussi imposer un délai de 24 heures entre la remise de l'enquête à la commission des sondages et la publication de l'étude. Or, en période électorale, les instituts travaillent souvent la nuit pour transmettre des résultats aux journaux publiés dès le matin ou en temps quasi réel. Cela ne sera plus possible si ces articles sont votés. Le non-respect du délai sera sanctionné d'une amende de 75 000 euros. Cela va aussi remettre en cause la fiabilité des dernières enquêtes publiées car les informations transmises dateront de 24 heures. Enfin, les enquêtes réalisées le jour du scrutin, sur les motivations des électeurs et la sociologie du vote, et diffusées à la télévision après 20 heures lors de la soirée électorale, seraient de facto interdites.

Pourquoi cette loi intervient-elle maintenant, selon vous?

On est à la veille d'une élection présidentielle, les sondages sont perçus comme un enjeu et un climat malsain se développe autour des sondages d'opinion. De nombreux stéréotypes sont en train d'émerger. Par exemple, «il y a trop de sondages publiés en France». Certes, il y en a beaucoup. Mais pourquoi trop? Au nom de quoi? En quoi cela est-il mal? La raison cachée, c'est l'idée que ceux-ci ont une influence pernicieuse sur les électeurs. Aucun travail sérieux n'a permis de montrer cela précisément: Qui serait influencé? De quelle manière et à quel degré? Mais peu importe, la croyance est là. Elle s'accompagne de la tentation de légiférer pour protéger des citoyens immatures qui se laisseraient manipuler par des sondages construits dans cette optique.

Les sondages politiques sont-ils importants dans la part du chiffre d'affaires d'ipsos?

Non, ils sont très minoritaires. Sur les 15 % du chiffre d'affaires réalisé par les enquêtes de la sphère Ipsos Public Affairs, la part des sondages électoraux est très faible.

Les sondages ont-ils, selon vous, une réelle influence auprès des candidats?

La question est légitime. La publication des sondages a par exemple des effets évidents sur le système de candidatures. Si vous avez des sondages qui vous montrent à répétition qu'un candidat potentiel est à un niveau extrêmement faible, cela pousse les médias à lui accorder moins de place et entraîne une perte de légitimité pour ce candidat dans le processus de sélection. Cela peut aussi éventuellement amplifier ou minorer des controverses. L'effet auprès des électeurs est très difficilement mesurable. En revanche, il fait l'objet de beaucoup de croyance ou de fantasmes.

Les premiers sondages pour les présidentielles ne démarrent-ils pas trop tôt?

S'il y a trop de sondages, les lecteurs s'en détourneront. Mais non, je ne pense pas qu'il y ait d'effet de saturation. Il faut sortir de ce discours normatif et de cette méfiance. Soit vous pensez que les Français sont adultes, assez informés et autonomes; soit vous pensez qu'ils ne sont pas assez éclairés pour se forger une opinion et vous allez vouloir réglementer.

Je ne pense pas qu'il y ait trop de sondages. Pour moi, le véritable enjeu, c'est de savoir les interpréter quand ils sont loin de l'élection. A titre d'exemple, ce que nous disent les sondages au sujet de Dominique Strauss-Kahn est très révélateur des attentes à l'égard d'acteurs politiques qui se trouvent au coeur des rouages de la mondialisation. Inversement, les sondages actuels à propos de Nicolas Sarkozy nous montrent ses difficultés dans l'opinion mais ce serait un contresens de croire que tout estjoué. Bref, les sondages, même très en amont du scrutin, sont des outils indispensables de connaissance et de compréhension de l'opinion publique, mais ils doivent être analysés et interprétés avec minutie, rigueur et humilité. Agiter l'épouvantail du «trop de sondages», c'est une régression intellectuelle car ils nous permettent de mieux comprendre une société et des mouvements d'opinion de plus en plus complexes.

Un sondage politique devrait-il être différent d'un sondage pour une lessive?

Par définition, il est différent. Une intention de vote ne se superpose pas à une intention d'achat. Bien sûr, les hommes politiques peuvent être ramenés à des «marques» avec des «attributs» et «une promesse». Mais je n'aime pas cette analogie car elle occulte des différences fondamentales. Quand on achète un produit, la promesse et les spécificités sont définies. Voter pour un homme politique, c'est autre chose, c'est lui donner une habilitation à prendre des décisions à notre place pendant cinq ans. Le choix ne se fait pas de la même manière. L'électeur sait et admet la part essentielle d'inconnue. Autre différence: quand on vote, on ne paye pas. Le coût, et le retour sur investissement, pour continuer avec l'analogie de la consommation, ne se posent donc pas du tout de la même manière. Le rapport au temps n'est pas non plus le même. Dans la plupart des cas, vous pouvez vous séparer d'un produit qui vous déçoit. Une fois le vote effectué, il n'y a pas de retour possible. C'est ce qui explique le moindre besoin d'innovation en politique: le citoyen a besoin de bien connaître le candidat, de l'avoir vu depuis longtemps. Enfin, dans l'acte de vote, il y a une dimension d'intérêt général qui reste très importante dans les ressorts du choix. Le «marketing politique» ne peut donc pas fonctionner comme le «marketing produit», c'est une illusion.

La campagne menée par Barack Obama, sur internet notamment, a-t-elle fait école en France?

Oui car un des enjeux qui a pris de plus en plus d'importance, c'est la mobilisation. Depuis 30 ans, nous assistons à une montée inexorable de l'abstention. Du coup, la capacité à mobiliser devient décisive. A cet égard, Internet est plus encore un outil de mobilisation que de connaissance. Il est logique que cela soit venu des Etats-Unis d'ailleurs, où environ 50 % du corps électoral ne vote plus depuis longtemps. La présidentielle va donc aussi se jouer sur la capacité à utiliser ce média comme levier de mobilisation. L'autre effet fondamental d'Internet, c'est de modifier la mémoire politique et le rythme de la campagne: à tout moment, il est aisé de réactiver une séquence, même ancienne, une déclaration, une image et de favoriser sa diffusion très rapidement.

TNS Sofres et Semiocast ont mis au point le «twittoscope», premier baromètre d'opinion sur twitter. est-ce accessoire ou nécessaire?

Tout le monde s'intéresse au Net et aux réseaux sociaux. Mais l'enjeu, c'est la qualification plus encore que l'audience. Je crois intéressant de travailler sur des communautés. Chez Ipsos, nous avons recruté et nous animons une communauté que nous allons suivre tout au long de la campagne. J'en attends une compréhension plus fine des débats et des sujets qui «fermentent au jour le jour dans le chaudron» et que l'on ne voit pas forcément émerger via les approches classiques.

Quel est votre rapport avec les médias? avez-vous des partenariats exclusifs?

Nous avons un partenariat historique avec Le Point. Nous allons aussi de plus en plus travailler avec Le Monde. Ipsos vient également de remporter l'appel d'offres lancé par France Télévisions et Radio France pour les élections présidentielles et législatives de 2012 et pour les cantonales de 2011. C'est un enjeu très important, qui suppose une très grande capacité technique mais aussi des équipes opérationnelles nombreuses et expérimentées.

Marie-Juliette Levin

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