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« Une culture adolescente s'est répandue à une échelle de masse »

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Jean-Pierre Le Goff*, sociologue, est spécialiste des organisations et du management. Il exerce sur la notion de harcèlement un esprit critique éclairé.

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Que pensez-vous de la notion de harcèlement moral ?


Je crains qu'on la réduise à l'intersubjectif et à l'individuel dans une vision psychologisante. Il est vrai qu'aujourd'hui, dans l'entreprise, plus d'espace est laissé au pervers et à ses agissements sur sa victime sous prétexte de productivité. Mais il faut être capable de s'extraire de soi-même pour penser les problèmes dans l'ensemble de leurs implications. La subjectivité débridée fait le lit de la démagogie. Comme en témoignent les médias qui mettent en scène le spectacle de la souffrance de la victime sans aucun recul réflexif et critique.

Comment expliquez-vous l'importance qu'elle a prise ?


Le thème de la souffrance dans le travail est à la confluence de plusieurs phénomènes. Si le salariat demeure majoritaire, on constate un éclatement des statuts avec la multiplication des CDD, de l'intérim et du travail indépendant. Ces formes atypiques de l'emploi s'inscrivent dans une logique de la gestion de la main-d'oeuvre qui répond à une nouvelle configuration de l'entreprise. Il est aussi dans le droit fil des tendances libérales de s'attaquer aux acquis des sociétés développées. Mais ces acquis créent des repères identitaires individuels et collectifs dans l'esprit des individus. Leur érosion les met en crise. Nous sommes dans cette situation.

Quel est la part du management dans cette crise du sujet?


L'idéologie "managériale" moderne intègre à sa façon la thématique révolutionnaire de la rupture et de la table rase. Les changements sont sans cesse présentés comme "radicaux" et "révolutionnaires". Sans annoncer de lendemains radieux. Les évolutions sont présentées sur le mode du sacrifice, de la survie et de l'urgence. Les managers deviennent des "ingénieurs des âmes", qui ont pour objectif de "travailler la motivation", "d'inculquer l'esprit d'initiative et d'innovation", de "graver une matrice dans l'esprit des salariés...

Il y aurait ainsi un nouveau modèle de l'homme au travail ?


Effectivement, l'homme au travail doit être à la fois "autonome" et "responsable". Il doit se montrer au maximum de ses performances et totalement impliqué. Aucune part de lui-même n'est censée y échapper. L'imagination, la créativité, les aptitudes qui relevaient auparavant de la sphère privée se trouvent désormais évaluées et mises au service de l'optimum productif. Ce ne sont pas les conditions de travail, les objectifs irréalistes où les limites des compétences professionnelles qui sont mises en jeu, mais la personnalité tout entière. Découpée et mise à plat en termes de compétences parcellisées, codifiée dans de multiples catégories et schémas, l'activité professionnelle est réduite à une machinerie fonctionnelle que l'on prétend maîtriser et perfectionner pour en améliorer les performances.

Le management en serait donc le principal responsable ?


Evidemment non ! Nous vivons dans le fantasme d'un monde sans contrainte, où tout est possible, où l'on peut réaliser tous ses rêves. Ce monde s'inspire de slogans de 68 : "Ce que nous voulons : tout et tout de suite !". Il suscite un nouveau conformisme. Celui de l'individu-roi qui va pouvoir déployer tous ses talents dans l'entreprise. Règne de l'imagination au pouvoir et de la créativité sans entraves. Tout ce qui pourrait faire penser à la figure du maître est immédiatement soupçonné de tentative de domination. Le pouvoir est mort. Vive le réseau ! Une culture adolescente s'est répandue à une échelle de masse. Le nouvel individu se caractérise par un rapport court à la satisfaction de ses besoins. Il tourne en auto-référence perpétuelle à lui-même. Cet effet a gagné l'ensemble des sphères d'activités.

Comment faire ?


Le mouvement chaotique des évolutions dans tous les domaines paraît se suffire à lui-même et ne pas avoir de fin. Il rompt avec la continuité historique. Il remet en cause le monde commun. Or, le besoin de permanence et de familiarité avec le monde, comme le soulignait Hannah Arendt, est un des traits de la condition humaine. On ne saurait passer outre, au prix de ce qui fait l'humain, donc au prix d'une immense souffrance généralisée. * Jean-Pierre Le Goff est l'auteur du Mythe de l'entreprise (96), de La Barbarie douce (1999), des Illusions du management (2000 réédition Poche), aux Editions de La Découverte.

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