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« Je n'ai plus faim, j'ai peur ! »

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Nous vivons dans une société du risque. Au-delà de ceux réels et imaginaires, les risques symboliques ont les moyens de bouleverser l'humanité. Dominique Bourg, professeur de philosophie à l'université technologique de Troyes, coauteur de "Parer aux risques de demain", en dresse le tableau et propose des garde-fous. A moins que le "Civilisations, vous êtes mortelles ! " de Paul Valéry ne nous gagne de vitesse...

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"Parer aux risques de demain" semble un titre optimiste. Que préconisez-vous ?


Une approche nouvelle de l'appréhension des risques. Plus le technocosme multiplie les interventions humaines, plus il multiplie les risques. Nous serons ainsi de plus en plus confrontés aux effets négatifs de nos actions. La notion de développement durable se situe aux antipodes de nos sociétés que l'on peut qualifier de "sociétés du risque". Les classes s'estompent. Elles sont remplacées par une autre inégalité : l'exposition plus ou moins grande au risque. Pour simplifier, je dirais on ne clame plus comme auparavant "J'ai faim !" mais "J'ai peur !" Nous vivons une époque charnière. La notion de progrès a qualitativement changé. Jusqu'à présent, l'amélioration du confort, de la sécurité, de l'existence faisaient l'objet d'enjeux extérieurs. Ils ne concernaient pas l'intimité. Aujourd'hui, les nanotechnologies, l'intelligence artificielle, le génie génétique offrent des domaines d'application qui affectent de grandes représentations fondatrices, à commencer par l'idée même d'humanité. Nous assistons à "l'intimisation" du progrès qui marque l'apparition de nouveaux risques symboliques.

Qu'entendez-vous par là ?


Imaginez qu'un couple investisse dans le capital génétique amélioré de son enfant tant sur le plan physique que comportemental. Si cet enfant se marie avec quelqu'un qui n'aurait pas bénéficié du même enrichissement, cet investissement serait ruiné. Le chercheur américain Lee Silver évoque la solution suivante : on intervient sur les molécules de liaison entre spermatozoïdes et ovules afin que les enfants qui auraient bénéficié d'un enrichissement génétique ne soient interféconds qu'entre eux. Nous aboutirions ainsi au bout de quelques générations à la situation d'un genre humain avec deux espèces. D'autres possibilités technologiques contemporaines ou à venir nourrissent l'imaginaire d'un dépassement de l'humanité ou d'un au-delà de l'humain. C'est l'idée, venue de la science-fiction, du "cyborg" c'est-à-dire d'êtres formés d'une association entre le cerveau ou le corps en général et un ou plusieurs microprocesseurs sous forme d'implants. Cette idée relève désormais de perspectives thérapeutiques envisageables. Nous assisterions, par exemple, à une évolution des spectres sonores ou lumineux qui nous sont accessibles ou encore de la "rapidité" avec laquelle nous pourrions traiter ou transformer l'information. Techni-ciser, c'est généralement augmenter la puissance et la rapidité d'un procédé. Ainsi, la découverte et l'assimilation de la littérature mondiale ou de toute l'histoire de la physique pourraient s'effectuer en quelques secondes voire nanosecondes. Mais quel en serait l'intérêt ?

Sous prétexte de progrès, ne voyons-nous pas resurgir de manière déguisée la tentation totalitaire du surhomme ?


Les " cyborgs" dont il est question constitueraient effectivement davantage une horde de surhommes qu'un état transhumain. L'immense majorité des individus n'aurait pas la capacité financière de s'offrir de tels dispositifs et continuerait donc à faire partie de l'humanité mais au sein d'une "sous-humanité traditionnelle".

Cette volonté de puissance est-elle en train de devenir un marché ?


Dans une certaine mesure, si l'on considère que l'on a même prêté aux nanotechnologies, en particulier à la nanomédecine, à la thérapie cellulaire et au génie robotique, la possibilité d'une "mort de la mort" du titre d'un film de Suren Erkman. Certains Américains du Nord dont des chercheurs de renom comme Drexler et Minsky qui appartiennent à la fondation des cryoniciens* l'ont pris au pied de la lettre. Cette prolongation de l'existence pourrait résulter soit d'un transfert sur un autre support de toute l'information de notre cerveau, soit d'une sorte de reconstitution de l'individu grâce au savoir-faire nanotechnologique et / ou la reprogrammation des cellules souches. On est loin du désir légitime de retarder le vieillissement et de préserver le plus longtemps possible la jouissance de ses facultés mentales. Quel serait le sens de l'existence ? Celui de la paternité ou de la maternité si l'on pouvait vivre des centaines d'années ? Que deviendrait l'identité personnelle avec des souvenirs de plusieurs siècles ? Que deviendrait la démographie de la planète ?

Les vieux démons de l'eugénisme se refont une santé ?


La médecine classique avait pour fonction la guérison. Les possibilités ouvertes par l'assistance médicale à la procréation ne sont plus de cet ordre. La stérilité et la fécondité défaillantes sont-elles à proprement parler des maladies ? D'ailleurs les problèmes de fécondité sont dépassés par d'autres "soucis" comme celui d'éviter une maladie future à ses enfants en supprimant tel ou tel gène, potentiellement nuisible, au nom d'une certaine conception de la normalité. Dans un avenir plus lointain, on peut s'attendre à des tentatives pour influer sur les qualités morales et intellectuelles de l'enfant. On risque alors de céder au fantasme de la perfection et de créer une hiérarchie des caractéristiques physiques et intellectuelles...

A moins de convoquer SOS Psychiatrie, comment le principe de précaution peut-il exercer des fonctions thérapeutiques ?


Nous risquons en effet de légitimer des pathologies mentales, des idéologies morbides fondées sur des objectifs débiles, de s'orienter vers un anéantissement de l'humain. La précaution est devenue une exigence fondamentale. Sa mise en oeuvre posera de nombreux problèmes avec l'application directe aux décideurs technologiques et aux industriels. Elle est pourtant l'un des moyens dont dispose la société civile pour faire face à la puissance des empires industriels et à l'incurie de responsables politiques. Conjuguer le principe de précaution à la démocratie participative avec des conférences de citoyens, sorte de parlement de l'intérêt général, et à l'écologie industrielle avec des associations complémentaires d'industries où les flux de matières et d'énergie circuleraient autant que possible dans des cycles bouclés. Parer aux risques de demain de Dominique Bourg et Jean-Louis Schlegel. Editions du Seuil. (à paraître le 16 mars) * http : //www.alcor.org

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