Marketing Direct N°35 - 01/03/1999 - Sophie Mensior
Comment un établissement financier s'est-il préparé au passage à l'euro ? Récit d'une aventure interne et externe par Jean-Pierre Conduche, responsable du projet euro au sein du groupe Cofinoga.
Le projet a été
structuré à la mi-97 et j'en ai pris la responsabilité à la fin 97-début 1998.
Auparavant, je travaillais dans l'activité relations partenaires, en charge du
secteur études, segmentation des clients et projets commerciaux.
Non, pas du tout. Chez Cofinoga, la
problématique euro est avant tout une problématique commerciale et marketing.
La technique, nous saurons toujours l'adapter. D'ailleurs, dans le cadre de la
nouvelle organisation, le projet euro est rattaché au marketing stratégique,
dont le patron est André Bürgi. D'entrée de jeu, nous avons souhaité avoir un
projet de dimension européenne. Ainsi le groupe, dont j'ai la charge, pilote et
met en oeuvre ce projet dans les cinq pays européens où Cofinoga est implanté
(Portugal, Espagne, Italie, Belgique et France). Le fait d'avoir cette vision
multipays facilite le changement, l'évolution... Quand un pays a une remarque
pertinente, nous pouvons la développer dans cinq pays. Par exemple, sur notre
clavier d'ordinateur, nous avons activé une touche euro pour consulter les
comptes dans cette monnaie, elle fonctionne de la même façon dans tous les
pays. Au sein du groupe, nous avons des Français puis dans chaque filiale
étrangère, un Monsieur euro. Nous avons introduit aussi une notion de
transversalité : la même personne peut s'occuper de l'Espagne et avoir une
vision du marketing client sur tous les pays.
Etant
assez proches des distributeurs, nous nous sommes servis du kit de formation de
la Fédération du commerce et de la distribution, adaptable pour ses adhérents.
En fait, chaque fois que nous avons pu, nous avons repris en interne les
modules de formation utilisées par les enseignes partenaires. Ensuite, le
groupe s'est appuyé sur des Quiz, des CD-Rom de formation. Nous avons réalisé
un classeur sur des aspects réglementaires, et utilisé tous les supports
internes de la maison.
Effectivement, nous
avions deux types de populations à former. Tout le personnel au contact des
clients ou des magasins, qui constituait une cible prioritaire, et une
population plus technique (comptabilité-finance). Cofinoga voulait que l'euro
soit pour la première cible une chose simple, facile. Et nous l'avons un peu
choyée. Cependant, nous n'avons pas forcément cherché à préparer de façon très
rigoureuse les questions-réponses, les objections car il est impossible d'être
exhaustif. Nous avons fait des "animations euro" au centre de gestion de
Mérignac. Au total, la mise en place de l'euro chez Cofinoga représente 500
programmes informatiques, plus de 5 000 journées de travail et 1 200 personnes
formées.
Sur notre Intranet, accessible sur tous les postes de la maison,
nous avons monté tout un programme spécial "euro", dont le scénario se décline
en trois temps : sensibilisation, intégration et vivre l'euro. La partie
sensibilisation, qui ne comprend pas moins de 450 écrans informatiques, permet
de découvrir la structure du projet, des anecdotes, des tests, des quizz, le
tout présenté de la façon la plus agréable possible... Des exemples étrangers,
mais aussi ce que font dans ce domaine l'Etat, les institutions économiques
françaises, etc. Avec possibilité d'accéder aux services Internet jugés
intéressants. La partie intégration est quant à elle dans une phase de
construction : une "boîte à outils" doit simplifier la vie des salariés dans
leur vie quotidienne, avec des exemples de relevés de compte en euro, des
images en euro qu'ils peuvent importer, une messageri... Depuis plus d'un an,
le groupe a défini son logo qui symbolise le projet euro. Toute notre
communication (interne, externe et vers les magasins) s'articule autour de ce
logo. Autre type d'outils : Cofinoga a conçu des "euro-portraits", des fiches
standard mais dont la première et la dernière de couverture peuvent être
personnalisés au niveau de chaque enseigne. Les Galeries Lafayette les ont
utilisées, Monoprix pour ses salariés et Diac pour son produit carte.
Non, je n'en suis pas un adepte, même si j'ai des demandes tous
les jours. Je préfère que l'on travaille sur des ordres de grandeur, des
échelles de valeur. Par exemple : combien coûte mon chariot moyen dans un
supermarché ?, etc.
L'idée, c'est que l'euro soit vécu comme une opportunité
au sein de l'entreprise. Mais il est certain qu'il oblige à tout revoir d'un
oeil neuf, à tout reconcevoir dans un autre cadre, une autre logique. Aucun
secteur de l'entreprise ne peut être épargné.
Chez Cofinoga, nous considérons que la carte privative est le
moyen privilégié pour faciliter le passage à l'euro. Car le consommateur n'a
pas à se préoccuper d'avoir des chéquiers ou des espèces en euro. La carte ne
contenant pas d'informations sur la devise, le client peut régler en francs ou
en euro, sous réserve, bien sûr, que l'enseigne ait adapté son système
d'encaissement à l'euro. Par ailleurs, l'élément indissociable de la carte, le
relevé de compte, constitue un outil de communication et d'information
privilégiée, y compris pour l'enseigne. Ce qui nous conduit à avoir des
relations suivies avec nos partenaires. Le client attend une cohérence entre ce
qu'il va trouver dans le magasin et dans son relevé de compte. Nous pouvons
aussi restituer à l'enseigne l'information qui nous vient des clients. Tous les
mois, environ 10 à 12 % des clients des magasins appellent le centre de
relations clientèle à Mérignac. Pour l'instant, nous avons eu peu de questions
sur l'euro... Nous avons commencé à communiquer en euro dans les relevés de
compte à partir de juin 1998, avec une généralisation pour toutes les enseignes
en septembre. Chaque enseigne pilote, personnalise elle-même son relevé de
compte.
Pour le moment, le barème
est en francs. Mon problème est de savoir comment je définis mes nouveaux prix
et à quel moment je les mets en place... Il faut trouver des solutions
intelligentes. Nous allons suivre de près l'évolution de la sensibilité de nos
clients. Dans ce cas de figure, nous sommes confrontés à la même problématique
que les fabricants.
Nous
bâtissons des éléments de reporting et nous verrons, en fonction des tendances,
quelle sera la période optimale pour basculer en euro. Mais il faut bien dire
que pour le moment, les consommateurs ne se précipitent pas forcément sur la
monnaie européenne. Peut-être aussi qu'on ne les a pas assez appâtés... Nous
avons mené des groupes qualitatifs avec des clients, il en ressort que ceux-ci
envisagent de passer à l'euro quand leur salaire leur sera versé dans cette
nouvelle monnaie.
En janvier 1999, nous avons reçu 80 chèques en
euro (sur 700 000). Et depuis le début février, 125 ! En fait, nous n'avons pas
fixé d'objectifs de volumes en euro. Jusqu'au 1er janvier 1999, on travaillait
en prospectif, depuis c'est beaucoup plus simple. Nous avons un objectif clair
: garder nos clients. Nous avons voulu être prêt dès le 1er janvier 1999. Nous
ne voulons pas leur compliquer l'euro. Ce qui est important, c'est de faire les
choses simplement. Aujourd'hui, nous étudions les caractéristiques des gens qui
paient dans la nouvelle monnaie. D'après des études qui ont été menées, un bon
quart de la population française est très favorable à l'euro. C'est une
population jeune, avec un niveau de CSP plutôt élevé. Il y a donc des choses à
faire dans cet environnement.
Tous nos clients, y compris ceux de
Médiatis, notre filiale de crédit en direct, ont la possibilité de consulter
leurs comptes via un serveur vocal. Nous y avons ajouté, dès juin 1998, la
faculté de pouvoir les consulter en euro. En janvier 1999, 600 clients issus de
tout le groupe Cofinoga ont consulté leur compte en euro, pour voir ce que cela
représentait... Il nous appartient de trouver les bons médias de communication,
les bons produits pour amener les clients à la nouvelle monnaie. Nous ne sommes
pas en retard dans ce domaine, le problème aujourd'hui est de trouver les
clients ! Quel est le coût du passage à l'euro pour l'entreprise ? S'il est
difficile de l'évaluer complètement, on peut dire que cela coûte cher... Comme
nous l'avons déjà vu plus haut, cela a mobilisé plus de 5 000 jours de travail,
ce qui est déjà relativement conséquent.
L'euro conjugué à la libre prestation de services va favoriser
des offres de crédit à distance émanant d'un pays et s'adressant à tous les
habitants de l'euroland. Or les différences de coût, de fiscalité et surtout de
droit de la consommation entre les pays européens engendrent de vraies
distorsions de concurrence. Le risque, c'est de voir de grands opérateurs
américains tirer les marrons du feu, car l'Europe représente pour eux une
opportunité en offrant des points d'entrée et d'implantation privilégiés. Nous
attendons des pouvoirs publics qu'ils assainissent la situation de concurrence
en Europe. La priorité, c'est que l'Europe consacre le principe selon lequel,
en matière de vente à distance, la législation qui s'applique est la
législation du pays du consommateur.
Biographie
41 ans, ESC Toulouse, Jean-Pierre Conduche a passé dix ans dans le groupe Renault à la Diac et chez Renault Crédit International. Il est rentré chez Cofinoga en 1971, où il s'est occupé de l'acceptation des dossiers, des études et projets commerciaux. Il est responsable du projet euro depuis janvier 1998.
L'entreprise
Capital : Laser (Lafayette Services) : 51 %, Cetelem : 44 % et BNP : 5 %. Produits : cartes de magasin, carte bancaire, prêt personnel, crédit automobile, épargne, assurance, abonnement, club de livres, voyages. Savoir-faire : gestion et animation de clientèle à distance, programmes de fidélisation, opérations de création de trafic, BDD marketing, risque. Plus de 150 partenaires (distributeurs hyper/super, grands magasins, commerces de proximité....). Production : 30 milliards de francs en 1998. Evolution de la production 98/97 : + 21,8 %. Evolution internationale 98/97 : + 156,7 % Produit Net Bancaire : 3 milliards de francs en 1998. Présence dans sept pays d'Europe : Belgique, Espagne, Portugal, Italie, France et, depuis peu, Grande-Bretagne et Pologne.
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